LE DIRECT

Riszard Kapuscinski / Nous sommes tous CHARLIE

4 min
À retrouver dans l'émission

Riszard Kapuscinski : Œuvres (Flammarion)

kapu
kapu

Puisque c’est la liberté d’expression et celle de la presse qui a été visée dans le terrible attentat d’hier, et que chaque année les journalistes payent un lourd tribut pour mener à bien leur mission d’information partout dans le monde et notamment sur les zones de conflit, c’est un journaliste qui est aussi un authentique écrivain que nous fait découvrir ou redécouvrir cette édition, un journaliste de la veine des Albert Londres ou Joseph Kessel. Le volume de ses œuvres propose ses principaux reportages. John Le Carré parlait de lui comme d’un « suprême sorcier du reportage », le comparant à Gabriel Garcia Marquez, c’était à propos de ses enquêtes en Amérique latine, rassemblées et publiées sous le titre d’un des articles La Guerre du foot , puisque c’est ainsi qu’a débuté le grave conflit qu’il a couvert à la fin des années 60 entre le Honduras et le Salvador, par un match de foot opposant les deux équipes nationales et qui dégénère en émeutes et en batailles rangées entre supporters. Garcia Marquez lui-même portait aux nues le journaliste-écrivain et il lui a confié la direction d’ateliers d’écriture dans son école de journalisme à Carthagène, en Colombie. Riszard Kapuscinski est né en Pologne en 1932. Lorsque l’Allemagne envahit son pays, il a 7 ans, son père rejoint la résistance et c’est la guerre ou les révolutions qui deviendront son horizon permanent dans les cinquante pays du monde où il sera le correspondant de la petite agence de presse polonaise. « La guerre est la matrice de son œuvre » écrit Pierre Assouline dans la préface à cette édition de ses plus grands reportages. Il parle aussi d’ « une écriture au service d’un regard plein d’empathie et d’une écoute d’une rare intensité. Une vision du monde s’y enrichit d’une sensation du monde ».

Il est vrai que, de l’Asie à l’Amérique latine en passant par l’Afrique où il a longuement séjourné, le regard posé sur les gens qu’il rencontre a une véritable qualité ethnographique. Si vers la fin de sa vie il a publié sous le titre Mes voyages avec Hérodote une sorte de manuel de reportage qu’on pourra retrouver ici et qui est aussi un dialogue avec l’historien, l’explorateur et l’anthropologue avant la lettre qu’était l’auteur grec de L’Enquête , son autre maître pourrait être Malinowski, l’ethnologue polonais comme lui, spécialiste des Mélanésiens et inventeur de la méthode dite de l’observation participante. Dans Bush à la polonaise , Riszard Kapuscinski fait le récit d’une étape dans un village de brousse du Ghana cerné par le bush, cette végétation aride qui respire la nuit comme un organisme vivant. Introduit chez le chef du village en plein conseil des Anciens, sa situation d’enquêteur se renverse, c’est l’un des risques de l’observation participante, et il devient lui-même l’objet de la curiosité et des questions de ses hôtes. Invité à raconter son pays, il explique que la Pologne n’a pas de colonies et qu’il fut un temps où elle était elle-même une colonie : « il y avait des tramways – je cite – des restaurants, des quartiers réservés aux Allemands. Il y avait des camps, la guerre, des exécutions. Cette période-là portait le nom de fascisme. C’est le pire des colonialismes ». Et répondant à une question sur les femmes de son pays, il parvient à dérider les Anciens en évoquant leur habitude, l’été venu, de se déshabiller et de s’allonger au soleil pour avoir la peau noire. Je cite « Les grands-pères ont les yeux qui pétillent de joie à l’idée de ces corps brunis par le soleil, car c’est bien connu, les hommes sont les mêmes dans le monde entier : ils aiment bien ça. »

On pourra lire dans le volume paru chez Flammarion ses reportages sur la guerre en Angola, en 1975, « D’une guerre l’autre », son long portrait du Négus d’Ethiopie Hailé Sélassié et de sa chute, qui parvient à rendre universelle la description des absurdités du pouvoir, ses enquêtes du nord au sud de Amérique latine où il séjourne longtemps et à plusieurs reprises depuis la mort de Che Guevara en Bolivie jusqu’à l’entrée du sous-commandant Marcos à Mexico, sa couverture de la révolution iranienne et de la chute du Shah. Mais au sujet du silence qui entoure les dictateurs, ses propos résonnent aujourd’hui d’un sens particulier, alors que cette journée sur France Culture est placée sous le signe de la parole contre la terreur. Je cite « Les hommes qui écrivent l’histoire consacrent beaucoup trop d’attention aux moments retentissants. En revanche ils observent trop peu les périodes de silence. Le silence est un signe de malheur, et souvent de crime. Les tyrans et les occupants se soucient toujours d’associer le silence à leurs actes. Quel silence émane des pays dont les prisons sont bondées. Le silence nécessite un énorme appareil de police. Le silence a besoin d’une armée de délateurs. Le silence exige que les ennemis du silence disparaissent soudain sans laisser de traces ».

Jacques Munier

Charlie
Charlie
L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......