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Rivalités féminines au travail / Revue Genèses

4 min
À retrouver dans l'émission

Annik Houel : Rivalités féminines au travail L’influence de la relation mère-fille (Odile Jacob) / Revue Genèses N° 96 Dossier Le dégoût des autres (Belin)

houel
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C’est un fait troublant : les femmes qui ont accédé récemment et non sans mal au monde du travail, qui sont encore discriminées à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie comme du point de vue du salaire, semblent pour la plupart dépourvues du sens de la solidarité à l’égard de leur semblables, voire se comportent plus durement envers les autres femmes. Si les plaintes pour harcèlement moral émanent en grande majorité de femmes, les harceleurs font preuve d’un remarquable respect de la parité : « un homme sur deux est une femme » dit-on, il en va de même pour ceux et celles qui adoptent des comportements brutaux à l’égard de leurs employés. Dans les cas de harcèlement sexuel, il n’est pas rare qu’une femme, non seulement s’abstienne de porter secours à la victime, mais couvre même les agissements coupables. Sans aller jusqu’à la caricature de la série télé WorkinGirls et sa directrice sadique, il faut bien admettre que malgré les décennies de luttes féministes la solidarité de genre fait défaut aux femmes et que, comme le constatait déjà amèrement Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe : « Elles vivent dispersées parmi les hommes ».

D’ailleurs, et comme en miroir, les femmes rechignent le plus souvent à admettre l’autorité de l’une d’entre elles. C’est ce qui ressort des nombreux témoignages recueillis par la psychologue Annick Houel. Les femmes semblent en effet se prêter de mauvaise grâce à la mise en scène des rapports de domination si la personne qui exerce le pouvoir est une femme. Il y a là sans doute une forme de jalousie à l’égard de celle qui est sortie du lot, mais l’auteure formule une hypothèse intéressante qui renvoie à l’ambivalence des rapports mère-fille et à l’influence inconsciente des images contrastées de la bonne et de la mauvaise mère. Car dans les propos de femmes-manager le vocabulaire de la maternité et de la famille est souvent impliqué. Telle chef de service parle de « ses filles », ce qui serait déplacé dans la bouche d’un homme, telle autre de l’atelier comme d’une famille. Et en retour les employées disent vivre la tutelle d’une femme comme un insupportable vestige du pouvoir de la mère. Dans une enquête publiée sous le titre L’Énigme de la femme active. Égoïsme, sexe et compassion , Pascale Molinier observe combien le souvenir des remarques désobligeantes faites par les infirmières en poste aux élèves reste vivace longtemps après, surtout lorsqu’elles relèvent de l’intime et manifestent l’emprise maternelle sur le corps de la fille, par exemple : « Mademoiselle, utilisez un déodorant ».

Annick Houel analyse cette forme féminine de misogynie comme une « misogynie d’appoint ». Elle n’est pas aussi ancrée dans les mentalités que la misogynie masculine, mais elle en est le reflet et elle la conforte. « J’ai tendance à penser – affirme Carole – que quand il n’y a que des filles dans un groupe, ça se transforme en greluche attitude et ça devient ingérable ». Une autre parle de « crêpages de chignon » qui traînent en longueur alors que – je cite « un conflit avec un homme, on peut le régler tout de suite ». Cette forme de misogynie entraîne chez les femmes un clivage profond, aux effets délétères. Une note d’espoir, cependant, dans cette expression de « misogynie d’appoint », elle ne serait pas aussi « naturelle » que celle des hommes et peut-être la conséquence, le dommage collatéral d’une évolution trop rapide de la condition des femmes.

C’est donc ce rapport de rivalité entre femmes, qui entrave leur émancipation complète et qui fait l’objet des analyses d’Annick Houel. Celle-ci fait le pari que la psychanalyse de ses soubassements inconscients permettra de libérer les femmes de cet ultime verrou, lié à l’histoire ancienne de leur relation avec leur mère et à cette ambivalence décrite par Mélanie Klein entre bonne et mauvaise mère, qui suscite les sentiments mêlés d’amour et de haine. Elle cite pour finir le cas encourageant de ces ouvrières licenciées par un fabricant de lingerie féminine qui ont constitué une société coopérative en désignant elles-mêmes une femme pour les diriger. Les Atelières – c’est leur nom – ont choisi, entre autres, de confectionner les modèles créés par Zahia, l’escort-girl qui avait défrayé la chronique de l’équipe de France de foot, tout en jouant mine de rien avec les stéréotypes de la maman et de la putain.

http://www.liberation.fr/economie/2013/02/13/muriel-pernin-attelee-aux-atelieres_881623

Jacques Munier

genèse
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Revue Genèses N° 96 Dossier Le dégoût des autres (Belin)

http://geneses.hypotheses.org/

C’est un objet nouveau pour les sciences sociales, qui s’intéressent davantage aux sociabilités et relations électives, même si le dégoût culturel de l’autre, ou le racisme a pu être étudié de manière oblique dans de nombreuses enquêtes. En fait il commence en famille, comme le montre la contribution de Sibylle Gollac, le cercle de la parenté pouvant fonctionner comme une redoutable caisse de résonnance Wilfried Lignier et Julie Pagis se sont penchés sur le cas des inimitiés enfantines, l’expression précoce des distances sociales, Louise Tassin aux réactions des habitants de Lampedusa et Nicolas Mariot à l’expression du dégoût des autres dans les lettres des poilus de la Grande Guerre

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