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Robert Darnton / Revue "Envers, n°2"

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Durant toute cette semaine de Noël, Antoine Dhulster remplace Jacques Munier. .. Il chronique aujourd'hui l'essai de Robert Darnton , "De la censure " (Gallimard) et la revue "Envers, n°2 : "Post- ""...

Robert Darnton
Robert Darnton

Les récentes péripéties numériques entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ont remis au cœur du débat la question du contrôle et de l’accès à internet. Ce sujet est devenu très sensible, et même stratégique pour les Etats, ces dernières années, si l’on se remémore par exemple les affaires Julian Assange et Edward Snowden. En toile de fond, une question centrale : jusqu’où les Etats sont-ils prêts à aller pour contrôler la communication numérique, et en fait, la communication tout court.

L’historien américain Robert Darnton, spécialiste de l’époque des Lumières, et de l’histoire du livre, s’intéresse de près à ces enjeux.

Il propose dans cet ouvrage un éclairage historique sur la censure, la question de fond posée par tous les types de contrôle de l’information, qu’elle soit écrite ou numérique.

Pour ce faire il compare trois grands contextes dans lesquels la censure s’est exercée de façon caractérisée : la France au XVIIIème siècle, l’Inde coloniale, le Raj au XIXeme siècle, et la république démocratique allemande, la RDA, au XXeme siècle.

En France le système de contrôle des écrits passait par un privilège royal attribué aux auteurs, qui valait autorisation pour publication.

Mais les œuvres qui en étaient dépourvues pouvaient tout de même bénéficier de dérogations.

Derrière cette diffusion à plusieurs vitesses des écrits, il y avait tout un système d’accommodement et de négociations entre auteurs et censeurs.

Dans l’Inde coloniale la censure s’appliquait aux écrits contestataires, d’après une procédure d’appréciation, et même de commentaire sur la qualité et le style des œuvres. L’administration britannique utilisait ainsi des critères indigènes pour asseoir sa domination, tout en préservant les apparences d’un système libéral.

En RDA les ressorts de la censure étaient ceux de la planification mise en place par l’Etat dans tous les domaines. Des grands thèmes littéraires étaient donc arrêtés, choisis par l’Etat, contraignant les auteurs à s’inscrire dans cette culture officielle. Là encore la qualité et les mérites des écrits faisaient l’objet de discussions, de critiques, de négociations entre les auteurs et les censeurs.

A travers cette triple analyse historique, Robert Darnton montre bien toute la difficulté d’établir une définition unique de la censure. Celle ci, en effet, ne peut pas se réduire à un affrontement binaire entre les forces de la création et celles de l’interdiction. Il y a bien, même dans les cadres les plus répressifs, une lutte herméneutique, un combat autour de l’interprétation et du sens des textes. Et ce processus, contre toute attente, a bien une dimension « collaborative », il engage les auteurs et leurs censeurs dans un dialogue paradoxal. Un dialogue qui met en jeu des jugements de valeur sur ce que doit être la littérature, et jusqu’aux conséquences possibles ou probables de la bonne ou mauvaise réception des œuvres par les lecteurs.

Robert Darnton, pour autant, ne s’inscrit pas dans une démarche de relativisme intégral. Car au-delà de ces négociations autour du sens, il existe bien une censure, exercée par l’Etat dans les régimes autoritaires, parfois de façon extrêmement violente. En témoigne la biographie de tous les écrivains et intellectuels emprisonnés pour délit d’opinion.

Mais cette censure n’agit pas partout de la même manière et avec la même force, elle est bien spécifique à chaque contexte géographique et historique.

Au-delà de ce travail d’histoire comparée, l’analyse de l’auteur permet finalement de comprendre ce qui constitue partout le danger le plus grave pour les intellectuels : l’autocensure. Soit, le fait d’intégrer dans la création même, les limites posées par le pouvoir. Une véritable torture intérieure pour des écrivains contraints de devenir les complices de leurs ennemis. Les dernières pages du livre rappellent les sentiments de Milan Kundera ou d’Alexandre Soljenitsyne, lors de leurs inévitables négociations avec les autorités. Tous deux avaient fini par choisir l’exil. Une manière de s’empêcher à soi même d’accepter de nouveaux compromis. De refuser, en somme, la censure là où elle est le moins visible.

De l’histoire des livres, à celle des nouvelles technologies, cet ouvrage constitue bel et bien une mise en garde. « Si les Etats exerçaient un tel pouvoir à l’âge de l’imprimé , nous dit l’auteur, qu’est-ce qui les retiendra d’en abuser à l’âge de l’Internet ? »

L’internet et son contrôle, justement, qui ont inspiré les auteurs de la revue du jour

La revue Envers, publie un portrait de Julian Assange, le fondateur de WIkileaks, qui a été approché par le journaliste Juan Branco, lui même une figure du combat anti Hadopi en France.

Pour son deuxième numéro cette revue consacre par ailleurs un grand dossier aux sciences humaines et aux grands phénomènes contemporains qui se réclament d’un « post- » : post-féminisme, post-démocratie, post-national, etc. sans compter toutes les variations sur le postmoderne.

Si ce préfixe rencontre tant de succès c’est qu’il permet de nommer des transformations encore en train de se produire dans nos sociétés. Plusieurs grandes plumes comme Gilles Lipovetsky ou Alain Dieckhoff nous aident en tout cas à y voir plus clair.

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