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Rwanda Racisme et génocide / Revue Cités

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À retrouver dans l'émission

Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda : Rwanda Racisme et génocide. L’idéologie hamitique (Belin) / Revue Cités N°57 Dossier Génocide des Tutsis du Rwanda. Un négationnisme français ?

chrétien
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L’hypothèse dite « hamitique » est une vieille lune de la littérature africaniste du XIXe siècle selon laquelle certains peuples d’Afrique seraient issus de la race caucasienne et auraient investi l’Afrique noire en se mélangeant aux populations autochtones, sans perdre complètement certains traits morphologiques les distinguant des types « négroïdes » indigènes. Cette hypothèse constamment ressassée s’enracine dans la généalogie biblique des descendants du patriarche Noé, selon laquelle les peuples du monde proviennent de ses trois fils Sem, Cham et Japhet, soit les branches sémitiques, africaine et eurasienne. L’adjectif « hamitique » est dérivé du nom de Cham et l’hypothèse qui acquiert vite la valeur d’un argument « scientifique » se répand, suscitant des tentatives de classification et de hiérarchisation des « races africaines » dont la colonisation fera grand usage, notamment à travers la politique de « l’administration indirecte » qui utilisait les élites locales dans la gestion de territoires et de populations que ses agents ne pouvaient contrôler directement à eux seuls.

Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda suivent à la trace la diffusion de cette idéologie racialiste jusque dans ses expressions les plus délirantes – les Fang du Gabon seraient d’origine germanique, les Peuls un rameau de la branche sémitique et les Tutsi, crédités d’une intelligence supérieure qualifiés de « Japonais de l’Afrique » – ils rappellent que ce schéma racial est né dans la même matrice que celle qui opposait Aryens et Sémites et surtout ils montrent comment elle a cimenté des stéréotypes illustrés par l’anthropologie physique de sinistre mémoire qui ont malheureusement survécu au colonialisme, comme celui d’envahisseurs étrangers ayant importé le modèle féodal qui est resté accolé aux Tutsi.

On le sait, dans cette région des Grands Lacs, deux types d’activité agricole dominaient sur les hauts plateaux : l’élevage et la culture de la terre. Les Tutsi étaient majoritairement des éleveurs et les Hutu des agriculteurs. Les auteurs relèvent que trois éléments ont contribué à effacer la complémentarité de ces activités et l’unité linguistique et culturelle ainsi que le voisinage au quotidien des uns et des autres. La valeur économique, sociale et symbolique du bétail et en particulier des vaches, la formation de catégories sociales héréditaires distinguant des groupes à vocation pastorale ou agricole et la prédominance de lignages pastoraux dans les aristocraties dirigeantes des différents royaumes à la fin du XIXe siècle. C’est cette réalité sociale que va contribuer à figer l’administration coloniale, créant une source de ressentiments et de conflits de classe qui se traduiront dans les schémas racialistes des génocidaires, directement empruntés à la nébuleuse hamitique et à ses funestes surgeons.

Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda décrivent dans le détail la montée des tensions depuis l’indépendance dans un pays où la prise de conscience de l’identité nationale s’est inscrite dans le cadre idéologique forgé antérieurement et où le débat interne en termes raciaux va prédominer sur l’émancipation face au colonisateur, même au cours de la dénommée « Révolution sociale » des années 1957 à 62. Même si dans de nombreux villages Hutu et Tutsi vivent dans des conditions identiques, les revendications sociales des premiers vont essentiellement s’exprimer dans le registre communautaire. Dès l’année 59, la « Toussaint Rwandaise » fait basculer le pays dans la violence politique et des massacres de Tutsi se produisent, sans distinction entre riches et pauvres, provoquant vers les pays voisins des flux de réfugiés où se recruteront les combattants du FPR. La première république née de ces convulsions consolide le fait majoritaire hutu et la ségrégation ethnique. Celle-ci sera renforcée par l’institution de quotas à l’école et dans les emplois publics dès l’arrivée au pouvoir du putschiste Habyarimana, 85% des places revenant aux Hutu, 14% aux Tutsi et 1% aux Batwa, une façon d’aligner la justice sociale sur l’importance numérique du groupe ethnique. Mais tout au long des tensions, des conflits et des massacres qui conduiront au génocide de 1994, l’un des faits marquants pour les auteurs est l’aveuglement sur leurs dimensions politiques, sociales et idéologiques de la plupart des observateurs internationaux, à commencer par les Français, qui continuent à interpréter les événements en termes ethniques, avalisant ainsi les arguments génocidaires.

Jacques Munier

cités
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Revue Cités N°57 Dossier Génocide des Tutsis du Rwanda. Un négationnisme français ?

Dossier coordonné par Charlotte Lacoste

Le rôle de la France est connu : elle coopérait avec le régime rwandais avant, pendant et après le génocide, une aide financière, diplomatique et militaire avec les opérations Noroît puis Turquoise. Les différentes contributions à ce N° instruisent le dossier du négationnisme d’Etat

Au sommaire

Emmanuel Cattier : Les révélations circonscrites d’un rapport parlementaire

Jean-François Dupaquier : Propagande noire et désinformation au cœur de l’engagement militaire français

Jacques Morel : L’inversion des rôles des tueurs et des victimes

Mehdi Ba : L’attentat du 6 avril 1994. Confusion, inversion, négation

Rafaëlle Maison et Géraud de La Pradelle : L’ordonnance du juge Bruguière comme objet négationniste

Raphaël Doridant et Charlotte Lacoste : Peut-on parler d’un négationnisme d’État ?

dumas
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A suivre aujourd’hui 22h15-23h dans HORS CHAMPS : Laure Adler s’entretient avec Hélène Dumas, historienne, auteure de Le génocide au village (Seuil, coll. L’Univers historique)

« Fruit d’une enquête d’une dizaine d’années dans une commune du Rwanda, cette histoire « à la loupe » reconstitue, à travers ses lieux, ses acteurs et ses rescapés, l’exécution à l’échelle locale du dernier génocide du XXe siècle, concentré sur quelques mois (avril-mi-juillet 1994), et révèle la très grande proximité géographique, sociale, familiale des bourreaux et de leurs victimes. Nourri des témoignages aux procès, ceux des survivants, des tueurs et des témoins, mais aussi de déambulations sur les lieux de l’extermination, le récit met en lumière les mécanismes de ces massacres de proximité et la créativité meurtrière des bourreaux qui ont assuré la redoutable efficacité du génocide des Tutsi. Il éclaire l’ampleur de la participation populaire, ainsi que le rôle des imaginaires de guerre défensive et d’animalisation des victimes qui ont animé les tueurs.

Ce texte est aussi l’histoire de la confrontation d’un chercheur à la violence inouïe d’une parole et de la commotion produite par les traces physiques de l’extermination. À ce titre, il invite à une réflexion sur les manières de faire l’histoire d’un événement dont tant de dimensions demeurent inédites au regard des autres configurations de violence extrême. » Présentation de l’éditeur

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