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Sade Attaquer le soleil / Revue Le portique

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Annie Lebrun : Sade Attaquer le soleil (Musée d’Orsay / Gallimard) / Revue Le portique N°34 Dossier Sade

« Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde » s’écrie, dans une éructation volcanique, l’un des personnages des 120 journées de Sodome . C’est cette réplique apocalyptique qui a inspiré à Annie Lebrun le titre de l’exposition du musée d’Orsay dont elle est commissaire général, et celui du catalogue où elle signe un texte éclairant cette mise en perspective de l’œuvre du Marquis de Sade et d’une peinture où se fait jour un bouleversement de l’image du corps qui aboutira au XXème siècle à une révolution dans la représentation. Avant Nietzsche, avant la psychanalyse, Sade a mis la pensée à l’épreuve du corps et de la toute puissance du désir. Comme dit Annie Lebrun, il a mis la philosophie dans le boudoir : « l’alcôve devient le centre du monde, en même temps que le premier observatoire intérieur pour considérer les êtres et les choses comme ce qui les meut ».

annie lebrun
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On connaît l’influence de Sade sur la littérature, en particulier sur Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, Huysmans, Lautréamont et surtout Apollinaire qui le fait découvrir aux surréalistes. Plus inattendue, cette confrontation à l’univers des images suggère une rencontre souterraine entre certains peintres comme Goya, son contemporain, notamment sa série sur les cannibales, ou au XIXème siècle Delacroix, en particulier la Mort de Sardanapale , Géricault, Degas, Cézanne, pour L’Enlèvement ou La Femme étranglée , et elle produit un effet de résonnance dans l’imaginaire que vient redoubler d’un écho aigrelet l’imagerie obscène de tout un « cabinet de curiosités » scabreux voire pornographique, par exemple les gravures illustrant les éditions clandestines de La Nouvelle Justine ou de l’Histoire de Juliette . Certains rapprochements semblent d’autant plus audacieux avec la grande peinture que, comme le rappelle Annie Lebrun, Sade se souciait peu d’elle. Le jeune aristocrate a fait son voyage en Italie mais il reconnaît dans l’ouvrage qui en rend compte son goût modéré pour le commentaire. Seul compte le fait que certaines œuvres aient – je cite « frappé aussi vivement des yeux aussi peu connaisseurs que les miens ». En revanche, lors de sa visite à l’arsenal du château Saint-Ange de Rome une petite arquebuse attire son regard. Elle servait à lancer des épingles empoisonnées en toute discrétion dans la foule, par exemple – précise-t-il – « au sortir des églises. Cette manie bizarre de faire le mal pour le seul plaisir de le faire est des passions de l’homme la moins comprise et par conséquent la moins analysée, et que je croirais cependant possible de faire rentrer dans la classe commune des délires de son imagination ».

man ray
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Au XXème siècle la résonnance devient consonance. Les écrits de Sade inspirent directement des œuvres picturales ou photographiques, comme le Nu attaché de Man Ray. L’artisan de cette influence est Apollinaire, dont Les Onze Mille Verges – un texte sur la férocité du désir – paraît au moment où son ami Picasso achève Les Demoiselles d’Avignon , dont le titre initial était Le Bordel philosophique , une allusion limpide à La Philosophie dans le boudoir . D’où la place prépondérante des surréalistes dans l’exposition. Annie Lebrun rappelle qu’il y eut même une rubrique « Actualité du marquis de Sade » dans la revue La Révolution surréaliste et que dans son livre sur l’érotisme Robert Desnos estime qu’il y a un avant et un après-Sade. À l’époque certains textes sont explicitement inspirés par la logique rituelle sadienne, comme Histoire de l’œil de Georges Bataille. André Masson produit toute une série de dessins en hommage au divin marquis. Hans Bellmer dont le trait fin semble enserrer ses figures dans de mortels lacets produit des poupées charnues et désarticulées invitant à se porter sur elles ces regards insolites dont parle Maeterlinck, « sous la voûte desquels on assiste à l’exécution d’une vierge dans une salle close ». Mais comme l’illustre l’histoire de Juliette, la rhétorique implacable de la pensée sadienne n’est pas qu’une affaire d’hommes de pouvoir absolu et d’aristocrates libertins, décadents et libidineux. Pour Apollinaire, celle qui rejette les rôles traditionnels de la femme dans un geste d’une radicale liberté représente « la femme nouvelle », dont – je cite « on n’a pas encore idée, qui se dégage de l’humanité, qui aura des ailes et qui renouvellera l’univers ».

Jacques Munier

bloc d'abime
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Le portique
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Revue Le portique N°34 Dossier Sade

http://leportique.revues.org/2792

Francis Marmande, D’un procès l’autre , revient sur le procès intenté à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert pour la publication des œuvres de Sade. A la barre les témoins de la défense : Paulhan, Cocteau, Bataille et Breton… Un entretien avec Michel Surya sur l’anti-théologie janséniste de Sade, un autre avec Jean-Luc Nancy… Et la contribution de Gilles Gourbin : Diderot avec Sade et Rousseau… Les « Lumières » et « ce fond tout noir à contenter » dont parle Delacroix dans son journal

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