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Saint Idiot / Archives de sciences sociales des religions

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Cezary Wodzinski : Saint Idiot (Editions de la Différence) Essai sur le personnage du « Fol en Christ » de la tradition byzantine et russe / Revue Archives de sciences sociales des religions N°157 Dossier Christianismes en Océanie (Editions de l’EHESS)

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Cezary Wodzinski : Saint Idiot (Editions de la Différence) Sur le personnage du « Fol en Christ » de la tradition byzantine et russe

Sur la terre sans limites de la Grande Russie, « des dérangés à demi nus ont erré au cours des siècles en se faisant passer pour des saints. Le peuple russe a vénéré ces vagabonds excentriques avec une grande piété. Mais aussi avec crainte, comme les tsars que de saints déments sont parvenus plus d’une fois à humilier sous le regard du peuple. » C’est Dostoïevski qui décrit ainsi ces clochards célestes que furent, dans les traditions byzantine et russe les « yourodivy », les « fols-en-Christ ». Il est vrai que ces figures de vagabonds mystiques ont hanté quelques grandes pages de l’auteur de L’Idiot, et ont inspiré notamment le personnage du prince Mychkine, mais aussi celui d’un récit des Dernières Miniatures, Bobok ou encore l’un des Frères Karamazov, Aliocha, et beaucoup d’autres, si l’on en croit la lettre que je viens de citer et qui est placée en ouverture du livre de Cezary Wodzinski, lequel évoque aussi Pouchkine et le personnage de yourodivy dans Boris Godounov ainsi que le poète futuriste Khlebnikov, qui signait parfois AAAA en référence aux glossolalies des saints idiots, le « parler en langues » qui nous vient du don transmis aux apôtres lors de la Pentecôte. Voilà pour la littérature.

L’histoire de ces extravagants personnages, qui font immanquablement penser aux mystiques soufis de certaines confréries d’Asie centrale, en terre d’Islam, cette fois, et notamment par leur itinérance et leur mépris affiché pour les puissants, cette histoire commence au IVème siècle dans l’Empire byzantin et elle est liée au monachisme naissant, mais aussi vraisemblablement à l’érémitisme des « athlètes de la foi », pères du désert et autres « fous de Dieu » des débuts du christianisme au Proche Orient. C’est ainsi toute une lignée erratique et illuminée qui se prolonge jusque dans la Sainte Russie et au cœur du XVIIème siècle, parsemant son parcours de provocations, scandales et invectives mais aussi de miracles que les hagiographies, abondamment citées par l’auteur, nous décrivent dans le détail.

C’est une femme, qui vivait probablement au IVème siècle en Haute Egypte qui sera la première folle en Christ canonisée, sainte Isidora, mais elle vécut la totalité de sa brève existence entre les murs d’un couvent et n’apparaît pas, pour cette raison, caractéristique du phénomène que Cezary Wodzinski lie au contraire à la sortie des cloîtres et à l’errance dans le monde, même si paradoxalement c’est un pèlerinage sans but réel et dans le renoncement au monde, voire la mort au monde et la solitude, même au beau milieu de la foule des villes. La grande époque byzantine s’étend du VIème au Xème siècle, avec les figures de Siméon d’Emèse et André de Constantinople, dont les vies seront traduites en vieux-russe et serviront de modèle au genre hagiographique qui s’est développé en Russie. A la fin du Xème siècle, avec l’adoption du christianisme, le mouvement qui commençait à décliner dans l’Empire byzantin reprend vigueur en Russie jusqu’à devenir une sorte de « spécialité nationale », liée à la piété populaire et tolérée par l’Eglise, qui canonise de nombreux fols-en-Christ, la dernière en date, encore une femme, Ksénia de Petersbourg, canonisée en 1988, a vécu dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle. Avant cette époque les persécutions avaient commencé, pour différentes raisons analysées par l’auteur, les idiots célestes qui se multipliaient et se regroupaient en bandes étant devenus aux yeux des autorités une véritable plaie sociale et surtout pour des raisons politiques, à partir du Grand Schisme de l’Eglise orthodoxe, dans les années 1660, époque à laquelle les fols-en-Christ s’identifièrent au vieux-croyants dans leur opposition aux réformes du patriarche de Moscou.

Le siècle d’or du saint idiot correspond sans surprise au règne d’Ivan le Terrible, sacré premier Tsar de toutes les Russies en 1547. Sans surprise parce que dans la mission non écrite du vagabond hirsute et à moitié nu figurait l’invective et la provocation aux puissants. Quelle meilleure cible alors que le César de la Sainte Russie, réputé et craint pour sa violence, sa cruauté, son pouvoir absolu. Dans les hagiographies, les histoires abondent d’épisodes où la confrontation du saint homme avec le Tsar tourne à son avantage. Nicolas de Pskov, qu’Ivan le Terrible avait honoré d’un cadeau, lui retourne en guise de remerciement un morceau de viande crue en plein carême. Comme le Tsar s’en étonne, il lui répond : « Petit Ivan croit sûrement que manger un morceau de viande pendant le carême est un péché, mais que ce n’est pas un péché de dévorer la quantité d’hommes qu’il a déjà dévorés ? »… Basile le bienheureux lui aurait également tendu un verre de sang dans le même esprit et Nicolas le Saint, sous les yeux, cette fois, d’un voyageur anglais qui rapporte la scène, l’abreuva d’insultes impudentes et le traita de « buveur de sang », promettant que le tsar serait frappé par la foudre s’il touchait ne serait-ce qu’à un cheveu de la tête du plus pauvre des enfants de Pskov, une ville que le souverain avait décidé de soumettre par la destruction et le pillage. Le témoin décrit cet « être pitoyable, nu hiver comme été » qui a fait trembler et reculer le tsar. Un ambassadeur anglais apporte un témoignage qui ne relève pas du récit édifiant et qui confirme l’étonnement que suscitaient pour les étrangers ces relations très particulières entre le tsar et le yourodivy : jcite « Il y a un homme à Moscou qui va nu dans les rues et harangue la population contre le pouvoir… Un autre, du nom de Basile, osait même insulter le Tsar pour sa cruauté et l’oppression qu’il exerçait sur le peuple. Il fut reconnu pour saint… » Ivan le Terrible ne tiendra pas rigueur à Basile de ces sévères remontrances puisqu’il lui fera édifier une cathédrale à Moscou qui est l’une des plus belles églises de Russie, la Cathédrale Saint Basile le bienheureux aujourd’hui située, ça ne s’invente pas, sur la place Rouge.

Jacques Munier

La folie, une sainte sagesse et inversement

Revue Archives de sciences sociales des religions N°157 Dossier Christianismes en Océanie (Editions de l’EHESS)

Dossier coordonné par Yannick Fer

Un éclairage porté sur un christianisme en grande partie méconnu, longtemps resté dans l’angle mort de l’anthropologie à cause de son identification au passé colonial et qui est ici étudié dans ses relations dynamiques avec les contextes locaux d’une part et la globalisation religieuse d’autre part, notamment dans le cadre de la concurrence de ce qu’on peut déjà désigner comme une tradition chrétienne autochtone, les églises protestantes historiques d’Océanie et la montée des églises du christianisme mondialisé : mormones, adventistes et surtout évangéliques et charismatiques

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D’où les enjeux de la reterritorialisation des imaginaires religieux : Jacqueline Ryle analyse un rituel de réconciliation à Fidji qui mêle rituel traditionnel et liturgie chrétienne

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