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Sainteté de Bataille / Revue Critique

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Michel Surya : Sainteté de Bataille (Editions de l’éclat) / Revue Critique N° 788-789 Dossier Georges Bataille d’un monde à l’autre

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Michel Surya : Sainteté de Bataille (Editions de l’éclat)

« Je ne suis pas un philosophe, mais un saint, peut-être un fou », écrivait Georges Bataille dans L’Expérience intérieure . Comme à son habitude, Michel Surya le prend au mot, approchant dans une série de variations sur son œuvre le noyau radioactif et instable de sa pensée, en tentant de définir son rapport à la philosophie, et ce que Jacques Derrida avait appelé son « hégélianisme sans réserve » et son « interminable explication avec Hegel ». Dans un premier temps, l’auteur de la biographie de référence de Bataille, publiée chez Gallimard sous le titre Georges Bataille, la mort à l’œuvre , entreprend ici de définir cette sainteté particulière, l’entendant au sens où Jouve a parlé de la sainteté de Baudelaire, ou Sartre de celle de Jean Genet. Dans le cas de Bataille, l’affirmation ferait signe paradoxalement du côté de sa passion du mal, qu’il a été à deux doigts de sanctifier lorsqu’il projetait d’écrire un livre sous le titre La Sainteté du mal , et l’expression désigne aussi le caractère réversible du sacré, la fondamentale ambivalence qu’a bien étudiée Giorgio Agamben, grand lecteur de Bataille, l’ambivalence définie par le droit romain : était « sacer », sacré, celui qui avait été exclu du monde des hommes, qu’on ne pouvait « sacrifier » mais qu’on pouvait mettre à mort sans commettre d’homicide.

Quant à la folie (« Je ne suis pas un philosophe, mais un saint, peut-être un fou »), elle se réfère également à une expérience du divin et se rapproche alors de la figure de l’idiot, celui notamment de Dostoïevski, celui de la tradition russe du « fol en Christ », le vagabond céleste que redoutaient les puissants parce qu’il n’avait peur de rien et disait à chacun sa vérité. « A moi l’idiot, Dieu parle bouche à bouche », dira Bataille dans un texte de L’Expérience intérieure intitulé Le supplice. On voit que tous les éléments de ces formules provocatrices se font signe et, pour finir, s’accordent, et c’est dans leurs articulations problématiques que vient s’insérer la lecture de Michel Surya, une série d’articulations critiques qui font passer au second plan la question du style philosophique. L’auteur de l’hypothétique Somme athéologique se situe plutôt dans une confrontation avec la démarche mystique où les frontières entre poésie, littérature et philosophie s’estompent. Une confrontation où le rire n’est pas absent – dont Bergson lui avait révélé la valeur anthropologique – pas seulement le rire tragique « comme on rit devant un crucifix », mais aussi le rire de l’idiot et celui qu’il provoque en retour : « j’ai du divin une expérience si folle qu’on rira de moi si j’en parle », disait également Bataille et Michel Surya rapproche cette affirmation des étonnants propos de Miguel de Unamuno, l’auteur tourmenté de L’Agonie du christianisme : « et si l’histoire n’était que le rire de Dieu ? Chaque révolution un de ses éclats de rire. Eclats de rire qui résonnent comme le tonnerre pendant que les yeux divins pleurent de rire » (Comment se fait un roman , écrit en 1925 dans la solitude de son exil parisien)

Hélène Cadou, qui deviendra sa collaboratrice la plus proche à la tête de la Bibliothèque municipale d’Orléans, décrit ainsi l’auteur de L’Erotisme à l’occasion de sa prise de fonction en 1951 : « un peu courbé, comme si le poids de sa tête l’eût emporté sur des considérations de prestance, adoucissant l’air de ses mains de prélat, un inconnu s’entretenait dans le fond de la salle avec les huissiers de service, il parlait écrous, boulons, clavettes, accessoires et, patiemment, minutieusement, d’une voix liturgique, cataloguait, répertoriait, inventoriait comme un entomologiste soucieux de voir l’organisation la plus infime répondre à l’ordre officiel de l’univers, ce dernier fût-il absurde. » Et elle conclut : « si cet homme est un quincailler, en ce cas c’est un quincailler de génie ». C’est sans doute dans le même souci d’horloger méticuleux, en charge de régler la bonne marche du système solaire, que Georges Bataille décida de fermer à double tour, et notamment sur ses propres livres, l’enfer de la Bibliothèque d’Orléans. Le chartiste appliqué de la Bibliothèque nationale savait le potentiel de désordre qu’un tel réduit pouvait déchaîner s’il venait à se disséminer dans l’atmosphère.

Michel Surya parle de « contamination » à propos de l’influence de sa pensée sur la philosophie, la psychanalyse mais aussi la littérature et l’art. Il revient sur les rapports conflictuels avec la famille si souvent recomposée du surréalisme, ainsi que sur l’amitié profonde, intellectuelle et humaine qui le liait à Maurice Blanchot ou à Michel Leiris. Il analyse l’aventure de la revue Acéphale, la société secrète et la conspiration, le sacrifice projeté, l’intention avouée de fonder une religion sans dieu. Homme de revues, Bataille s’est également exprimé sur le monde qui était le sien, avec ses convulsions et notamment sur la montée des fascismes en Europe. En 1931 il rencontre Boris Souvarine qui vient de créer la revue La Critique sociale , à laquelle il donne, en deux livraisons, le texte sur « La structure psychologique du fascisme », où il analyse le phénomène à l’aide des outils de la sociologie, de la phénoménologie et de la psychanalyse. Dans son esprit, ce texte devait se prolonger dans un livre sur Le Fascisme en France, qui ne verra pas le jour. A la place, c’est son roman Le Bleu du ciel , achevé en 1935 qui dira les transes mortelles des hordes nazies, avec la description d’un rassemblement des Jeunesses hitlériennes : « Je les voyais envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts. »

Jacques Munier

Georges Bataille est mort le 9 juillet 1962 à Paris

Revue Critique N° 788-789 Dossier Georges Bataille d’un monde à l’autre

2 parties :

le Collège de Sociologie (Denis Hollier, Georges Didi-Hubermann – qui s’interroge sur le tournant, à la fin des années 30, qui les détourne de la lutte antifasciste autour de la guerre d’Espagne – et des lettres de Walter Benjamin, alors associé comme chercheur à la section parisienne de l’Institut für Sozialforschung, rencontre Bataille à la Nationale) dossier coordonné par Pierre-Antoine Fabre et Muriel Pic

Bataille dans le monde : Japon, Russie, Allemagne, Italie et monde

anglosaxon

« Il y a cinquante ans mourait Georges Bataille. L'anniversaire a été discret. Parler de Bataille, il est vrai, n'est pas aisé. Et l’honorer, c’est peut-être édulcorer sa pensée, comme lui-même le disait de Sade.

Critique, quelques mois après la mort de son fondateur, lui avait consacré un numéro spécial qui reste un incontournable témoignage sur sa « situation » en France au milieu des années soixante (« Hommage à Georges Bataille », n° 195-196, août-septembre 1963).

Le choix fait ici, en 2013, est tout différent : c’est celui du grand écart entre le Bataille des années trente et le Bataille du IIIe millénaire, entre le cénacle du Collège de sociologie et le collège planétaire de ses lecteurs d’aujourd’hui.

Ce numéro revient d’abord sur l’énigmatique matrice que fut le Collège de sociologie. Denis Hollier, Georges Didi-Huberman, Laurent Jenny, Dominique Kunz Westerhoff, Philippe Roger, ainsi que Muriel Pic et Pierre-Antoine Fabre (qui ont conçu ce premier volet) se penchent sur ce petit monde, ce monde éprouvette, où Bataille, Caillois et Leiris mélangent d’étranges potions devant un public fasciné ou rétif. On découvrira dans ce dossier les témoignages (pour partie inédits en français) d’un auditeur exigeant, Walter Benjamin, et d’une auditrice éblouie, Édith Boissonnas.

Le second volet du numéro se tourne résolument vers l’actualité et s’ouvre au vaste monde. La silhouette de Bataille s’y découpe sur des horizons intellectuels bien différents de ceux du Collège. À l’étranger, cinq pays surtout ont fait accueil à Bataille : l’Allemagne (Marcus Coelen), les États-Unis (Stefanos Geroulanos), l’Italie (Yves Hersant, Franco Rella et Susanna Mati), le Japon (Nakaji Yoshi­kazu), la Russie (Elena Galtsova). Et c’est en France, tout de même, que s’achève ce tour du monde (Jean-François Louette). »

Présentation de l’éditeur

Sommaire

Présentation

À demain au collège !

Bataille au Collège

Denis HOLLIER : Pour le prestige. Hegel à la lumière de Mauss

Georges DIDI-HUBERMAN : La colère oubliée

Dominique KUNZ WESTERHOFF : Face au nazisme. Faire image

Philippe ROGER : Caillois : la guerre aux trousses

Pierre Antoine FABRE : Les jésuites au Collège

Laurent JENNY : Le principe de l’inutile ou l’art chez les insectes

Muriel PIC : Penser au moment du danger. Le Collège et l’Institut de recherche sociale de Francfort

*

Walter BENJAMIN et le Collège de sociologie

*

Édith BOISSONNAS au Collège de sociologie

*

Et demain le monde ?

Nakaji YOSHIKAZU : De l’émerveillement à la recherche. Georges Bataille au Japon

Hiroo Yuasa, Bataiyu : shôjin

Takeshi Sakai, Bataiyu nyûmon

Elena GALTSOVA : Georges Bataille en Russie. De la révolution sexuelle à l’invasion sacrificielle

Serguei L. Fokine, Философ-вне-себя. Жорж Батай

Oksana Timofééva, Введение в эротическую философию Батая

Serge Zenkine, Небожественное сакральное. Теория и художественная практика

Marcus COELEN : Une hétérologie de la réception. Bataille en Allemagne

Rita Bischof, Tragisches Lachen. Die Geschichte von Acéphale

Knut Ebeling, Die Falle. Zwei Lektüren zu Georges Batailles « Madame Edwarda »

Stephan Moebius, Die Zauberlehrlinge. Soziologiegeschichte des Collège de Sociologie (1937-1939)

Stefanos GEROULANOS : Champs de Bataille dans le monde anglophone

Stuart Kendall, Georges Bataille

Simonetta Falasca-Zamponi, Rethinking the Political. The Sacred, Aesthetic Politics, and the Collège de Sociologie

Rodolphe Gasché, Georges Bataille. Phenomenology and Phantasmatology

Allan Stoekl, Bataille’s Peak. Energy, Religion, and Postsustainability

Andrew J. Mitchell et Jason Kemp Winfree (éd.), The Obsessions of Georges Bataille. Community and Communication

Nick Mansfield, The God Who Deconstructs Himself. Sovereignty and Subjectivity Between Freud, Bataille, and Derrida

Dawn Ades et Simon Baker (éd.), Undercover Surrealism. Georges Bataille and Documents

Yves HERSANT : En Italie : Bataille métaphysicien ?

Suivi d'un entretien entre Franco Rella et Susanna Mati

Jean-François LOUETTE : Georges Bataille, du dégoût au sublime ?

Cahiers Georges Bataille, n° 1

Cédric Mong-Hy, Bataille cosmique. Du système de la nature à la nature de la culture

A lire aussi aux éditions LIGNES :

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Michel Surya

LES SINGES DE LEUR IDÉAL

Sur l’usage récent du mot « changement »

De la domination, V

« Le désillusionné parle. – j’ai cherché des grands hommes, mais je n’ai trouvé que des singes de leur idéal » F. Nietzsche

L’évidence s’en est imposée, avant même l’issue des « 100 jours » de la présidence de François Hollande : le gouvernement nommé par ses soins allait décevoir jusqu’aux plus raisonnables des espoirs qu’avaient placés en lui les votants de « gauche » (minoritaires dans le pays, comme en attestent les résultats du premier tour). Succédant à une campagne électorale marquée par le (très relatif) désaveu populaire de Nicolas Sarkozy et accompagnée d’une promesse de « changement » et de « normalité » portée par le futur candidat victorieux, les premières mesures gouvernementales s’inscrivirent dans la plus parfaite continuité de celles de son prédécesseur  : destruction des camps de Roms et reconduite à la frontière de leurs occupants (Manuel Valls aura même reçu les félicitations publiques du député, patron de presse et fabricant d’armes Serge Dassault à ce sujet), signature sans renégociation du Traité européen de stabilité – cela, sans doute dans le souci de répondre aux exigences des agences de notation –, oubli des principales promesses faites aux Verts, etc., etc. La totale désillusion qui s’ensuit, aujourd’hui partagée par une majorité, Michel Surya l’essen­tialise en faisant référence à la phrase de Nietzsche qui inspire le titre de ce volume  : « Le désillusionné parle. – j’ai cherché des grands hommes, mais je n’ai trouvé que des singes de leur idéal ». De leur idéal supposé ou prétendu, pourrait-on ici ajouter, tant il est peu avéré que nos nouveaux dirigeants en aient eu un. Personnages du divertissement généralisé qui tient lieu de politique, soumis au règne de l’hypercapitalisme et dénués de toute volonté politique véritable, ils soumettent le peuple à une forme d’assujettissement plus profond encore, d’avoir trahi la promesse de l’en délivrer (le slogan « Le changement, c’est maintenant » portait cette promesse). Où serait le changement, quand on voit que les agences de notations continuer à « noter » les États eux-mêmes, montrant par là quelles règles il s’agit de respecter, et quel maître de servir   : « Tout étant en effet devenu par le moyen de l’hypercapitalisme le marché qu’il devait devenir, l’enseignement et la santé aussi dès lors qu’on les aura tout entiers privatisés, de la même façon que les entreprises et les États, rien ne s’opposera plus à leur notation . » C’est qu’en effet, écrit Michel Surya, dans la veine moraliste qui caractérise chacun des volumes de la série De la domination , et qui, par certains aspects, peut rappeler le Guy Debord d’In girum imus nocte et consumimur igni , la domination est aujourd’hui parfaite  : « L’assujettissement n’est entier qu’à la condition que les partis d’alternance l’assument à tour de rôle, administrant par là la démonstration de sa perfection sans alternative. En quoi la domination est-elle parfaite ? En ayant réduit son alternative à l’état d’illusion. Illusion elle-même parfaite qui veut que pensent voter contre la domination ceux-là mêmes qui la reconduisent à l’identique (ou presque : ses excès exceptés) . » Ses excès : les « manières » du président précédent  l’essentiel  : la domination exercée par l’hyper­­capitalisme, qui prospère sur les ruines de la politique, et peut enfin s’appliquer à tout et à tous.

Présentation de l’éditeur

Autres titres de la série De la domination de Michel Surya  : Le capital, la transparence et les affaires (Farrago, 1999) De l’argent : la ruine de la politique (Payot, 1999) Portrait de l’intellectuel en animal de compagnie (Farrago, 2000) Portrait de l’intermittent du spectacle en supplétif de la domination (Lignes, 2007)

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Cédric Mong-Hy

BATAILLE COSMIQUE

Du système de la nature à la nature de la culture

Dès le milieu des années 1930, sous l’impulsion de Georges Ambrosino, un chercheur en physique nucléaire qu’il rencontre alors, et avec lequel il se lie d’amitié, Bataille commence à témoigner de son intérêt profond pour la physique moderne. Grâce à lui, il découvre les bouleversements de celle-ci, lesquels lui permettent d’unifier la diversité des phénomènes naturels en une vision globale de l’homme organique au sein de la matière inorganique. Ambrosino (leur correspondance en témoigne) continuera après guerre à prendre une part déterminante dans cette évolution (au point qu’ils envisagèrent un moment de signer La Part maudite de leurs deux noms). Bataille cosmique explore, inventorie au moins quatre champs scientifiques liés les uns aux autres. L’« économie générale » et nécessairement interdisciplinaire de Bataille y prend sa source  c’est d’eux qu’elle tire aujourd’hui encore sa vitalité.

Le premier de ces champs est celui de la thermodynamique et de sa notion clé d’énergie. Grâce à l’apport d’Ambrosino, Bataille va découvrir la propriété unificatrice de la physique de l’énergie, ce qui va l’amener à théoriser progressivement, au filtre des lois du cosmos et de la biologie, une « économie » non plus seulement « restreinte » – aux sociétés politiques humaines –, mais « générale » – « à la mesure de l’univers » même où vivent les hommes.

Le second de ces champs est celui des sciences écologiques. Dès les années 1940, Bataille s’appuie sur l’un des fondateurs de l’écologie moderne, l’éminent scientifique soviétique Wladimir Vernadsky  c’est à partir de lui qu’il place la notion de « biosphère » à la base des lois fondamentales de l’« économie générale ».

Troisième champ  : celui des théories de la complexité. Ces théories, qui montrent aujourd’hui leur efficacité dans de nombreuses sciences (les mathématiques, la biologie, la météorologie, la physique, etc.), ont été formalisées pour la première fois à partir des années 1950 par Pierre Teilhard de Chardin et Edgar Morin. Or, c’est dès les années 1930-1940 que les écrits de Bataille laissent transparaître un premier embryon des sciences de la complexité, faisant de lui un précurseur en la matière.

Dernier champ enfin, en réseau avec les autres lui aussi, celui des théories de l’information et de la communication. Ce n’est pas peu dire que notre époque est celle de ces technologies. Nées durant la Seconde Guerre mondiale, elles ont posé les bases d’une définition physique de la culture. Bataille s’est trouvé à la croisée de cette définition et a situé les lois de la nature humaine dans la suite de celles de la nouvelle thermodynamique, écrivant par fragment une réelle cosmogonie des signes et des symboles culturels.

On savait Bataille capable d’écrire et penser aussi en économiste, en anthropologue, etc. On saura dorénavant qu’il prit aussi une part non négligeable à l’élaboration d’une pensée de la science.

Présentation de l’éditeur

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