LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Sémiotique du design / Revue Communications

6 min
À retrouver dans l'émission

Anne Beyaert-Geslin : Sémiotique du design (PUF) / Revue Communications N°91 (Seuil)

communications
communications

Anne Beyaert-Geslin : Sémiotique du design (PUF)

La sémiotique, faut-il le rappeler, étudie la manière dont le sens se forme et se transforme, circule et se communique, et comment il est perçu. Selon Joseph Courtés « la sémiotique analyse tout ce qui, dans une culture donnée, est porteur de sens, quel que soit le support sensoriel de la perception ». Face à une œuvre d’art, surtout si elle est abstraite, la sémiotique visuelle peut guider l’analyse, à sa manière qui n’est ni celle de l’histoire de l’art, de la philosophie esthétique ou de la critique. Dans cette perspective, l’image n’a pas seulement une nature visuelle. Elle concerne aussi l’éventail complet de notre expérience, nos modes de vie, nos émotions ou nos neurones. C’est dans le champ de la sémiotique visuelle qu’est née la sémiotique des objets. On peut citer la belle étude de Jean-Marie Floch consacrée au couteau Opinel, ou celle de Jean-François Bordron qui scrute la forme des bouteilles de bière et qui a par ailleurs thématisé sous la notion d’iconicité le système à la fois indiciel et symbolique que forme l’image.

Anne Beyaert-Geslin s’intéresse au design des objets domestiques, en particulier celui des chaises, et donc à des réalisations qui se situent à mi-chemin de l’usage quotidien et du plaisir esthétique, de l’objet ordinaire et de l’œuvre d’art. C’est pourquoi elle consacre un chapitre de son livre à détailler la relation que nous établissons à la sculpture pour la comparer à celle que nous entretenons avec l’objet usuel. Elle insiste notamment sur le rôle du matériau, qui dénote une intention, car si, comme l’indique Henri Focillon, « le bois de la statue n’est plus le bois de l’arbre », une sculpture reste un bronze ou un marbre, par exemple, et la chair figurée s’imprègne des significations liées à la nature du matériau. Le travail sur les matières est l’une des marges de créativité dont dispose le designer pour réinventer un objet pourtant surdéterminé par un usage et une histoire. On verra que sur le plan des contraintes formelles liées à la chaise – quatre pieds, une assise et un dossier – des marges existent également. Comme celle qui consiste à substituer au terme « pieds » celui de « piètement » qui autorise toute sorte de variations : trois pieds, un cône central, ou un dispositif en porte-à-faux qui dispense de tout pied arrière en donnant à l’usager l’impression d’être assis dans le vide, comme dans le modèle initié au Bauhaus en 1926 par Mart Stam. Ici on se trouve aux confins de l’objet usuel et de l’œuvre d’art, avec une indécidable limite qui peut susciter le malaise qu’évoque Jean Dubuffet devant une sculpture intitulée Chaise .

C’est à ce niveau qu’intervient le sémioticien dans la création industrielle, celui de la production du sens en relation avec le système des significations attendues, en quelque sorte l’horizon d’attente de l’usager, et au stade du projet , qui associe également au designer et à l’infographiste l’ingénieur, l’urbaniste et l’économiste. Dans les interactions produites par ce collectif, l’objectif est aujourd’hui de parvenir à un « design social », qui déplace l’accent du marché vers la société et parvienne à ce que Bernard Stiegler appelle une « sculpture sociale ». Une revendication déjà formulée par Laslo Moholy-Nagy dès 1947 lorsqu’il aspirait à dégager la profession de designer de sa spécialité pour la reconduire – je cite – « à un certain état d’esprit d’ingéniosité et d’inventivité permettant de considérer des projets non plus isolément mais en relation avec les besoins de l’individu et de la communauté. »

La chaise n’est pas un objet anodin. Elle peut à elle seule évoquer la présence d’un corps, et ce qui est encore plus fort, son absence, dans un même plan d’expression , comme dans la fameuse Chaise à la pipe peinte par Van Gogh à l’intention de Gauguin et qui vaut comme un autoportrait de l’ami absent. Ce que l’auteure résume ainsi : « la chaise se donne comme une métaphore, une métonymie, et plus largement comme une symbolisation du corps. » Conçue à l’origine pour la table et le repas convivial, donnant à voir le corps au repos tout en assurant sa présentation à l’autre, elle assure « la médiation de l’homme au sol », tout un art de s’élever et de se distinguer dans la pratique sociale du repas. Morphologiquement et sémantiquement, dans la famille des sièges, elle se distingue du tabouret, qui évoque un corps au travail, à l’atelier elle n’est pas un fauteuil, dévolu à la méditation ou à la conversation en tête-à-tête, ni un tabouret haut, qui affiche un corps accoudé à un bar. A la manière de la banquette qui, au Musée d’Histoire de l’art à Vienne, accueillit trente ans durant la contemplation de L’homme à la barbe blanche de Tintoret par un amateur d’art que raconte Thomas Bernhardt dans Maîtres anciens , la chaise éternise la position du repos, l’inscrit dans une autre temporalité, à l’écart du mouvement du monde et fonctionne comme un opérateur de l’éveil à soi et aux autres elle représente une sorte de seuil dans l’accueil du convive et un embrayage énonciatif , nous dit Anne Beyaert-Geslin, soit une claire invitation à la conversation.

Tout l’art du sémioticien consistera alors à accompagner le créateur dans une démarche paradoxale et délicate : assumer cette histoire sociale, s’appuyer sur les modèles existants et mettre en crise le prototype et les significations qu’il charrie. Voir un piétement là où l’on parle des pieds , qui renvoient à la forme canonique, et pour l’assise, raisonner en termes de portance . L’auteure donne quelques exemples de ces beaux écarts à la norme, on peut les voir dans le livre, comme la Chaise python de Peter Opsvik, spirale tubulaire qui accueille en son centre, dans ses cercles les plus étroits, l’assise constituée par un filet serré et qu’on imagine d’une certaine souplesse, ou la chaise Bambi de Noé Duchauffour- Lawrance, avec ses pattes graciles et asymétriques qui évoquent la périlleuse avancée du faon de Disney sur la glace.

Jacques Munier

L’ingénieur et le bricoleur P. 106

Anne Beyaert-Geslin est responsable de la rédaction de la revue électronique Nouveaux actes sémiotiques qui publie dans sa dernière livraison, sous sa direction et celle de Pierluigi Basso Fossali un dossier sur Les formes de vie à l'épreuve d'une sémiotique des cultures

La revue Communications N°91, qui fête ses 50 ans. Créée par Roland Barthes, Edgar Morin et Georges Friedmann, aujourd’hui dirigée par Nicole Lapierre, elle a décidé de célébrer cet anniversaire en conjuguant les temps, c’est-à-dire en republiant des articles anciens pour voir dans quelle mesure et de quelle manière ils sont encore pertinents et en mettant en regard les contributions d’auteurs d’aujourd’hui ajoutant commentaires, relectures ou nouvel éclairage sur le même sujet

Et par exemple Roland Barthes livre des réflexions de spectateur « En sortant du cinéma » et Daniel Percheron, qui a longtemps été le rédac’chef de la revue nous raconte des souvenirs de séances mémorables…

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......