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Sigmund Freud : L’avenir d’une illusion / Revue Cités

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Sigmund Freud : L’avenir d’une illusion. Edition critique de Paul-Laurent Assoun. Nouvelle traduction de Claire Gillie (Cerf) / Revue Cités N°52 Dossier La laïcité en péril (PUF)

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Sigmund Freud : L’avenir d’une illusion. Edition critique de Paul-Laurent Assoun. Nouvelle traduction de Claire Gillie (Cerf)

Depuis que Freud est tombé dans le domaine public en 2010, les traductions se multiplient, et si ce n’est au détriment de sa diffusion, on peut craindre que ce ne soit pas forcément au bénéfice de sa réception et de la compréhension de ses concepts fondamentaux qui, même si leur contenu sémantique a pu évoluer dans l’esprit de leur inventeur, devraient conserver dans notre langue un signifiant identique, un même terme, ce qui n’est pas toujours le cas. On peut trouver par exemple la désirance pour le désir (der Wunsh, en allemand), ou la fantaisie pour le fantasme, ce qui est plus grave. L’ironie de l’histoire, c’est que la France a été l’un des derniers pays occidentaux à le traduire, une indifférence durable dont Freud se serait plaint, et un signe de la résistance que la psychanalyse a rencontré dans notre pays, où elle aura connu une histoire mouvementée. Aujourd’hui cinq éditeurs, et pas des moindres, se disputent le marché : les historiques d’abord, Payot, où les Cinq leçons de psychanalyse , publiées dès 1921 restent un best-seller Gallimard qui sort en 1923 les Trois Essais sur la théorie de la sexualité , et les PUF, qui ont l’exclusivité de l’édition de référence allemande chez Fischer Verlag, avec l’appareil critique de la lumineuse Standard Edition anglaise et dont Jean Laplanche est le directeur scientifique pour l’éditeur français – des traductions dont Elisabeth Roudinesco déplore cependant le « retour à une sorte de germanité archaïque du texte freudien » et qu’elle qualifie de « version pathologique de l'œuvre freudienne ». Ces trois maisons ont été rejointes par Le Seuil, l’éditeur de Lacan, et Flammarion, avec d’ambitieux programmes de traduction. La nouvelle collection lancée par Paul-Laurent Assoun au Cerf se cantonne à ce qu’on pourrait appeler le « corpus religieux » de Freud : Moïse et le monothéisme , Malaise dans la civilisation , ce sera pour plus tard, et aujourd’hui L’avenir d’une illusion . La nouvelle traduction de Claire Gillie est servie par un copieux appareil de notes historico-critiques dû à Paul-Laurent Assoun qui signe une longue et éclairante préface, l’édition comporte un glossaire très détaillé qui recense les grands concepts, utile pour l’interprétation et l’ensemble constitue un véritable outil documentaire.

« Je ne sais si vous avez saisi le lien secret qui existe entre La question de l’analyse profane et l’Illusion . Dans l’un je veux protéger l’analyse contre les médecins, dans l’autre contre les prêtres », écrivait Freud au Pasteur et psychanalyste Oskar Pfister, avec lequel il eut une importante correspondance. Et dans une autre lettre, il ajoutait : « Ma remarque à propos de mes fantasmes d’avenir sur les analystes, qui n’auront pas le droit d’être prêtres, paraît peu tolérante, je l’avoue. Mais songez que je parle d’un avenir lointain. Pour le présent, j’admets bien les médecins, alors pourquoi pas les prêtres ? ». Cette remarque donne le ton de ce qui sera l’approche du fait religieux dans l’esprit de l’athée déclaré qu’était Freud. L’entreprise généalogique qui est la sienne tente de saisir la nature et le contenu de vérité de la croyance en Dieu en la réinsérant dans l’histoire de la culture, une histoire dont elle serait même l’impulsion d’origine. Et il y a beaucoup de respect – le mots est prononcé par lui – dans la prise en considération de ce qu’il voit comme le noyau de désir qui anime la conviction religieuse, contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre du livre, qui parle d’illusion. L’importance culturelle du phénomène religieux ne lui a pas échappé et s’il l’étudie comme un « symptôme », c’est en reconnaissant qu’il s’inscrit dans des figures qui lestent la « fiction » religieuse d’une riche substance historique. A la manière de Goethe, l’auteur qu’il a le plus cité, et dont les derniers mots furent comme on sait « mehr licht », Freud veut seulement faire la lumière sur cette affaire et poser un diagnostic pour l’avenir d’une humanité éclairée, et pour une émancipation de la culture mais la montée en puissance des églises, comme on le voit encore aujourd’hui, nous oblige à en reporter l’échéance. En l’occurrence et en termes freudiens, c’est l’aspect le plus contestable de la religion qui s’impose un peu partout, celui de l’autorité qui s’affirme par l’interdit, l’interdit porté sur la pensée ou sur le doute, comme au temps de l’Inquisition, alors que ce qui réside au fond de la croyance, c’est le désir, et notamment le désir de protection.

Ce désir, Freud en reconnaît la puissance, il va même jusqu’à le considérer comme sa forme la plus puissante, et la religion comme ce qui vient combler – je cite « les aspirations les plus anciennes, les plus fortes et les plus impérieuses de l’humanité ». Paul-Laurent Assoun souligne le paradoxe : Freud « dépossède la religion de sa vérité en la référant résolument à l’illusion, la destituant de sa prétention à l’idéal, mais il l’enracine du même mouvement dans le Wunsch , autrement puissant. » Revenant à Totem et Tabou et à la scène primitive, Freud se demande même – je cite : « Peut-être, de nos jours, les descendants des premiers hommes succomberaient-ils sous leurs coups mutuels si, parmi ces actes meurtriers il n’y en avait pas eu un – le meurtre du père primitif – pour provoquer une réaction affective irrésistible et lourde de conséquences. » Le sentiment religieux puise selon lui à la même source, la nostalgie du père et l’on peut remarquer à l’appui de cette thèse que les formes les plus archaïques du phénomène religieux semblent bien avoir été le culte des morts ou le culte des ancêtres. Quant au contenu œdipien, on peut rappeler qu’avant d’être décliné au masculin, le nom de Dieu et même son apparence, étaient féminins, sous la forme des déesses mères que le monothéisme a eu tant de mal à détrôner.

Jacques Munier

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À l’origine de ce livre, un projet partagé par les deux auteurs : montrer ce que la psychanalyse, et tout particulièrement son fondateur, devaient à la littérature. Par des voies assurément différentes, psychanalyse et littérature ne visent-elles pas le même objet ? À savoir rendre compte de la complexité de l’âme humaine, déceler ce qu’il y a en elle de conflictuel, de troublant, d’obscur, explorer des terres inconnues, des terres étrangères. Nous avons porté notre attention sur des auteurs qui ont incontestablement marqué Freud.Certains qu’il n’a pu que lire – Shakespeare, Goethe, Schiller, Heine, Hoffmann, Dostoïevski –, d’autres qui furent ses contemporains, avec lesquels il a correspondu – Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Romain Rolland, Thomas Mann, sans oublier Jensen et sa Gradiva. Nous avons voulu décrire la relation que Freud avait entretenue avec eux et eux avec lui. D’où notre titre. Enfin nous avons tenu à consacrer quelques pages à Freud écrivain – « Freud avec Freud », en quelque sorte.En lui le chercheur sceptique, le Forscher, était proche du Dichter, le créateur littéraire. Psychanalyse et littérature sont à la fois des alliées et des rivales.

  • Présentation de l'éditeur -

Revue Cités N°52 Dossier La laïcité en péril (PUF)

Coordonné par Juliette Grange et François Frimat

Avec notamment Jean Baubérot ou Catherine Kintzler, qui entreprend de construire philosophiquement le concept de laïcité

et un entretien avec Vincent Peillon autour de l’idée de « morale laïque »

Un grand entretien inédit avec Michel Foucault, sur le marxisme, la phénoménologie et le pouvoir

Et un autre dossier sur la librairie aujourd’hui, à l’heure du numérique et de la vente en ligne

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