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Sociétés en guerre / Annales historiques de la Révolution française

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Rémy Bazenguissa-Ganga et Sami Makki (ss. dir.) : Sociétés en guerre. Ethnographies des mobilisations violentes (Editions de la MSH) / 2 revues : Révolution française N°369 Dossier Image de l’ennemi à l’époque des guerres napoléoniennes (Armand Colin)

Geste N°8 Dossier Faire et défaire la guerre

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Rémy Bazenguissa-Ganga et Sami Makki (ss. dir.) : Sociétés en guerre. Ethnographies des mobilisations violentes (Editions de la MSH)

Il s’agit au sens propre de terrains minés. L’expression avait été employée il y a quelques années dans un mémorable numéro de la revue Ethnologie française qui, de la mafia sicilienne à l’industrie nucléaire en passant par les banlieues françaises ou les bidonvilles de Casablanca présentait quelques uns de ces nouveaux terrains à risques investi par les ethnologues. Dans une livraison récente de la revue L’Homme consacrée aux relations de l’anthropologie européenne et américaine sous le titre Miroirs transatlantiques , Jackie Assayag évoquait dans un article intitulé L’anthropologie en guerre ce thème récurrent dans l’anthropologie aux Etats Unis, depuis la question indienne jusqu’aux « ethnologues embarqués » à la manière des « journalistes embarqués » au cours des opérations de contre-insurrection en Afghanistan ou en Irak. Mais à part le remarquable travail d’Elisabeth Claverie sur les apparitions de la Vierge dans un village croate de Bosnie-Herzégovine au beau milieu de la guerre en ex-Yougoslavie, un ouvrage publié sous le titre Les guerres de la Vierge , le terrain des conflits armés a été peu arpenté par les ethnologues européens. C’est donc là tout l’intérêt de l’ouvrage qui paraît aujourd’hui et qui rassemble onze contributions consacrées aux nouvelles figures de la guerre, transnationale, civile ou dite « asymétrique » puisque la forme traditionnelle de la guerre conventionnelle, qui oppose deux ou plusieurs armées nationales semble momentanément reléguée.

Le champ couvert par ces différentes contributions est vaste, il va de l’Afrique à l’Amérique latine en passant par l’Afghanistan et il envisage différents cas de figure : celui des mobilisations violentes en Centrafrique, en Côte d’Ivoire, au Congo-Brazzaville ou en Nouvelle-Calédonie, mais aussi le rôle des organisations internationales comme le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en Colombie ou en Afghanistan et Marc Bernardot avec Jérôme Valluy étudient ce qu’ils appellent « les nouvelles guerres de capture » entre l’Europe et l’Afrique dans le contexte de la chasse aux migrants, en se demandant s’il s’agit bien d’une nouveauté puisque les dispositifs et les pratiques employés semblent puiser leurs références dans l’histoire coloniale, en particulier l’internement administratif et son corolaire camp d’internement. Martin Lamotte, affublé par ses enquêtés du surnom de « Lafayette », a pratiqué l’observation participante au cœur des milices de civils nord-américains qui patrouillent à la frontière avec le Mexique pour refouler les clandestins. Enfin Sami Makki analyse le phénomène de « privatisation » des organisations militaires et paramilitaires, l’externalisation de certaines opérations vers des sociétés privées, comme on a pu le voir en Irak, et plus généralement le juteux marché transatlantique de la sécurité globale.

C’est donc sous ses différents aspects – guerrier, militaire, sécuritaire et humanitaire – qu’est envisagée la réalité sociale des mobilisations violentes, car l’angle adopté par la plupart des auteurs est bien celui de la teneur sociale du phénomène de la guerre. Jean-Pierre Chauveau et son équipe, composée de Samuel Bobo, Noël Kouassi et Koné Moussa, doctorants des universités de Bouaké et de Cocody ont étudié la base sociale de la constitution des milices de « jeunes patriotes », nées au lendemain du coup d’état contre Laurent Gbagbo en septembre 2002 et qui avait entraîné la partition du pays entre le Nord rebelle et le Sud acquis à Gbagbo. Les auteurs étudient le processus de mobilisation des milices, dans un contexte communautariste dominé par la question de l’identité nationale et de ce qu’on a appelé la « crise de l’ivoirité », avec ses aspects fonciers, notamment. Ce contexte va favoriser les représentations en termes d’ « ennemi intérieur » et d’autodéfense à l’égard de ceux qui sont désignés comme des « étrangers », les résidents non autochtones quand bien même ils ont la nationalité ivoirienne. Il s’agit notamment des Dioula, une catégorie sociale hétérogène recouvrant une grande diversité ethnique et comprenant les ivoiriens originaires du Nord du pays, ou encore les Baoulé, de même que les non-ivoiriens provenant des pays limitrophes du nord : Burkinabé, les plus suspectés à cause de l’implication du Burkina Faso dans le conflit, mais aussi en raison de leur place dans l’économie locale, ainsi que les Maliens ou les Guinéens. Une diversité ethnique, nationale et religieuse – les Dioula sont musulmans et du coup on leur prête des affinités avec les rebelles – qui va constituer un terreau favorable à la mobilisation de type communautariste et « vigilantiste » d’une catégorie sociale qui est aussi une classe d’âge, celle des jeunes, les autoproclamés « jeunes patriotes », confrontées qui plus est à ce que les auteurs appellent « les institutions gérontocratiques africaines ». Une situation qui fait que ces milices ne désarment pas et font régner leur loi dans de nombreuses régions du pays, pratiquant rackets et enlèvements. C’est une situation comparable qui est étudiée par Rémy Bazenguissa-Ganga et son équipe dans le contexte de la guerre électorale du Congo-Brazzaville, avec la formation des « écuries », ces unités de combattants urbains qui assurent leur subsistance par le pillage.

Vivre entre guerre et paix, c’est le lot quotidien des populations civiles dans ces conditions et en particulier celui des recrutés locaux des organisations humanitaires, la grande majorité, 90%, du personnel du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en Afghanistan, par exemple. Associés dans l’esprit des populations aux « étrangers » qui occupent le pays, mal vécus dans les sphères du pouvoir où ils interviennent constamment, ils sont régulièrement la cible des talibans. Leur existence dans cet entre-deux, tout comme celle des paysans colombiens dans les territoires contrôlés par les FARC est emblématique de la situation de guerre larvée que connaissent tant de régions du monde.

Jacques Munier

2 revues

Révolution française N°369 Dossier Image de l’ennemi à l’époque des guerres napoléoniennes (Armand Colin) l’image de l’ennemi en France, et au besoin de l’ennemi intérieur, mais aussi de l’ennemi que nous étions à l’époque pour les autres peuples européens, en Hollande, en Russie ou en Italie. Car le moindre des paradoxes de l’épopée napoléonienne n’est pas que pour avoir voulu exporter les idéaux de la Révolution et l’idée de nation, il a fait se lever partout en Europe le désir de nation et de sa toujours improbable définition : voici celle de la nation allemande, due au grand Fichte : « un Moi reposant sur lui-même »

Geste N°8 Dossier Faire et défaire la guerre

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