LE DIRECT

Sociologie comparée du cannibalisme / Revue L’homme

6 min
À retrouver dans l'émission

Georges Guille-Escuret : Sociologie comparée du cannibalisme 2 – La consommation d’autrui en Asie et en Océanie (PUF) / Revue L’homme N°201 (Editions de l’EHESS)

C’est une chronique très « mauvais genre », et un peu « trash » que je vais vous faire là, de bon matin. Peut-être faudrait-il recommander à nos auditeurs d’éloigner les enfants, des mets de choix pour les anthropophages, soit dit en passant…

Ce deuxième volume fait suite à un ouvrage publié en 2010 et consacré à l’Afrique. Il devrait être suivi par un troisième opus portant sur le continent américain, qui complétera ainsi le tour d’horizon à l’échelle planétaire que propose cet essai d’anthropologie historique. Et même si le phénomène décrit manque de constance et d’étendue, rendant sa cartographie difficile, parcellaire et lacunaire, on voit bien qu’il concerne toutes les parties du globe et ne se limite pas au continent africain. Dans l’ouvrage précédent, l’auteur avait d’ailleurs établi une corrélation entre la recrudescence du cannibalisme en Afrique et la traite des esclaves, en montrant comment, dans de nombreuses sociétés la loi du talion régit les relations entre les populations, laquelle loi impose de rendre coup pour coup quantitativement et qualitativement. Les tribus victimes des prédations des négriers et de leurs fournisseurs ne revoyant jamais leurs congénères, ne pouvaient envisager d’autre finalité à cette calamité qu’un cannibalisme blanc et comme en outre elles n’avaient pas les moyens de conserver les prisonniers capturés au cours des raids de représailles, la solution de l’anthropophagie s’est imposée comme la réplique adéquate.

Régulièrement réactivé par des événements ou des faits divers, qu’on se souvienne de cet étudiant japonais déglutissant les morceaux d’une jeune Néerlandaise à Paris ou plus récemment ce détenu se rassasiant de la cervelle de sa victime dans une cellule de la prison de Saint-Maur, le cannibalisme traîne dans notre imaginaire collectif comme une tache aveugle, la transgression absolue de notre humanité commune, l’abomination barbare par excellence qui nous renvoie brutalement à notre animalité, aux antipodes de l’idée que nous nous faisons de la civilisation. Pourtant, contrairement à la vulgate qui voudrait en reléguer la pratique aux temps archaïques les plus reculés, les chasseurs-cueilleurs du paléolithique ne semblent pas plus anthropophages que les agriculteurs du néolithique. De même, l’explication liée aux conditions d’existence, qui justifie le cannibalisme sacrificiel des Aztèques, par exemple, en considérant qu’il s’agirait de capter une source de protéines animales pour l’aristocratie dans une région pauvre à cet égard, ne semblent pas rendre compte de la réalité du phénomène. Il y a bien des cas d’anthropophagie collective déterminés par des situations extrêmes de famine ou de catastrophe naturelle mais elles ne sont pas la règle. Une anecdote circule chez les ethnologues, qui raconte le cas du doctorant africaniste décidé à laver la population qu’il étudie de tout soupçon de cannibalisme. Au terme de son enquête, satisfait de n’avoir pas reçu de ses informateurs la moindre confirmation de cette pratique, il déjeune de quelques saucisses avec un voisin octogénaire qui lui lâche en fin de repas : « c’est bon, on dirait de l’homme ».

L’explication rituelle ou religieuse, si elle est conforme à certains usages, ne suffit pas non plus à rendre compte de nombre de phénomènes collectifs, et notamment parmi les plus récents. Ce que laisse entendre l’auteur de cette somme, c’est qu’il y aurait une sorte de permanence archétypique du cannibalisme, qui ferait résurgence dans des situations de crise. Il y a l’exemple des croisés français se repaissant du Turc lors du siège d’Antioche au cours de la Première croisade, faut-il le rappeler, mais dans ce cas comme dans de nombreux autres on peut observer la convergence de différents motifs : le cannibalisme est à la fois une vengeance extrême qui consiste à transformer l’ennemi en gibier, lui déniant ainsi sa qualité d’homme, mais il peut aussi consister à s’approprier la puissance de l’adversaire par l’ingestion des organes vitaux, le cœur et le foie notamment. Une vieille tradition chinoise considère d’ailleurs que le foie humain possède d’éminentes vertus thérapeutiques et de nombreux cas d’anthropophagie dictés par le respect filial se sont produits dans ce pays. Georges Guille-Escuret cite un auteur chinois, le dénommé Chong, qui a patiemment recensé ces exemples d’altruisme intégral en compulsant les chroniques de 25 dynasties : résultat, si la haine peut se faire dévorante, la compassion commande également et symétriquement des comportements d’automutilation déférents, ainsi de ces brus qui nourrissent leurs beaux-parents sur leurs propres réserves vitales, encore faut-il noter que le genre y fait des siennes, les dons masculins représentant moins de 1% de l’ensemble. Dans ce registre de l’endo-cannibalisme charitable, l’auteur cite aussi le cas d’un bonze du VIème siècle découpant des lambeaux de sa propre chair pour secourir des affamés, de quoi faire pâlir d’envie un martyr chrétien.

Car il y aurait, selon un traité chinois, décrivant les farces cannibalesques de la soldatesque sous la dynastie des Song, une « convoitise de chair humaine », je cite le document : « celui qui a mangé de la chair humaine en désire toujours. » Une explication plausible mais dont nous ne saurons jamais le fin mot, j’allais dire le fin met, nous qui n’avons pas goûté à cette ratatouille décrite en détail par les observateurs gastronomes qui égrènent les épisodes les plus récents de cette passion dévorante, sous la Révolution culturelle mais aussi ailleurs que dans l’Empire du Milieu, en Indonésie ou en Mélanésie. Alors je signale pour notre édification que Georges Guille-Escuret a récidivé avec un autre ouvrage, plus théorique, où il envisage le phénomène comme une « formidable loupe pour observer les antagonismes de pensée autour du rapport nature/culture ». Son titre : Les mangeurs d’autres, civilisation et cannibalisme, un volume des Cahiers de L’Homme, la revue l’Homme et c’est publié aux Editions de l’EHESS.

Jacques Munier

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......