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Sociologie de l’enseignement professionnel / Revue Politix

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Ugo Palheta : La domination scolaire. Sociologie de l’enseignement professionnel et de son public (PUF) / Revue Politix, revue des sciences sociales du politique N°98 Dossier Politiques scolaires (De Boeck)

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Ugo Palheta : La domination scolaire. Sociologie de l’enseignement professionnel et de son public (PUF)

Voici une enquête qui vient à point nommé, à l’heure où se prépare un nouveau projet pour l’Education nationale, qui concerne notamment les filières de l’enseignement professionnel. Paradoxalement, alors que ces filières accueillent la majorité des élèves – 40% d’une cohorte au début des années 2000, contre respectivement 35% et 17% pour les filières générales et technologiques – le sujet est longtemps resté dans l’angle mort des études sociologiques, dont le terrain de prédilection est plutôt l’enseignement général, voire supérieur. L’auteur y voit un effet du préjugé négatif qui s’attache à ces formations et cet état de fait lui fournit son angle d’attaque principal, celui de la domination et de la reproduction des inégalités, une thématique inspirée par l’enquête de Bourdieu et Passeron publiée en 1970 sous le titre La reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement .

La domination est un type de relation sociale qui inclut ce que Max Weber appelait des « types de légitimité », destinés à faire accepter les différentes raisons qu’ont les dominés d’accepter leur situation. « Toutes les dominations, écrivait-il, cherchent à éveiller et à entretenir la croyance en leur légitimité ». Il s’agit de faire en sorte que l’arbitraire de la relation s’efface de la conscience des individus, afin qu’ils la conçoivent comme naturelle, ce que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron nommaient une « violence symbolique ». Dans l’esprit des jeunes engagés dans les filières professionnelles, si la conscience d’une relégation et d’une exclusion du système éducatif reste vive, la « légitimité » de leur situation n’en est pas moins reconnue, ce qui s’exprime notamment dans les propos par les « regrets » formulés à l’égard de leur responsabilité personnelle dans les parcours d’échec qui les ont conduit là. Souvent ils acceptent même le caractère légitime des moqueries que leur adressent les élèves des classes générales, d’ailleurs qualifiées de « normales » dans leur propre langage. Ce qui témoigne d’une forme de reconnaissance du jeu scolaire et d’une « adhésion paradoxale aux valeurs d’un système d’enseignement qui leur en refuse l’accès ».

Ce faisant, ils passent sous silence, quand ils ne l’ignorent pas, le poids des déterminations sociales qui pèsent sur leur destin. Dans ce que l’auteur appelle les « classes atypiques » au collège, SEGPA (pour Section d’enseignement général et professionnel adapté), technologiques, agricoles, de soutien, d’insertion et autres, dans ces classes qui sont l’antichambre des filières professionnelles, l’immense majorité des élèves sont d’origine populaire. Parmi les élèves entrés en 6ème en 1995, un enfant sur cinq issus de milieux populaires les a fréquentées et la proportion monte à un sur quatre parmi les garçons. A partir de là, le système éducatif n’offre que très peu de perspectives de mobilité : un sur huit seulement rejoindra les filières technologiques de l’enseignement général et technologique via une 1ère dite « d’adaptation » et moins d’un sur cent les filières générales.

Le sociologue étudie le parcours fatal (conseils de classe, redoublements, orientation) qui conduit inéluctablement ces élèves vers les filières professionnelles, la formation alternée ou l’apprentissage. Parmi les 7 à 11% d’élèves qui sont amenés à redoubler chaque année se recrute l’essentiel de ces candidats à la voie professionnelle et aux cycles courts. Outre les conséquences psychologiques en terme de démobilisation et de désespérance scolaire pour les enfants issus des classes populaires, relevées par l’auteur dans les propos des élèves interrogés – « quand t’as redoublé, c’est fini » – là aussi les déterminations sociales jouent à plein. Seules 54,4% des familles favorisées demandent une orientation vers l’enseignement professionnel quand leur enfant a entre 0 et 8 au contrôle continu du Brevet, quand plus de 90% des familles populaires s’y résolvent. En cas d’échec scolaire, les conseils de classe jouent un rôle généralement aggravant dans cette discrimination, en laissant davantage aux familles favorisées une seconde chance par le redoublement, presque 25% quand l’élève a obtenu une note inférieure à 8 au contrôle continu du Brevet, contre un peu moins de 4% pour les élèves provenant de milieux défavorisés. Et c’est ainsi que, dans ces milieux, le taux de fréquentation de l’enseignement professionnel est passé de 49,1 à 54,2% entre le début des années 80 et la fin des années 90 pour s’établir à 64% à la fin de la période pour les fils d’ouvriers qualifiés et non qualifiés.

L’auteur passe en revue les différentes tactiques pour « sauver la face » dans cette situation de relégation tout à la fois scolaire et sociale. Beaucoup pratiquent ce que François Dubet appelle le retournement du stigmate, qui a en l’occurrence pour vertu de les protéger des catégories du jugement scolaire. « C’était pas intéressant ». « J’aime pas être assis toute la journée sur une chaise ». « J’aimais pas les cours, j’y allais pas ». « En troisième j’me suis beaucoup ennuyé. J’étais pressé de commencer ». C’est l’entrée dans la vie active qui motive nombre de ces jeunes. Du coup ils font apparaître leur orientation dans les filières professionnelles comme le résultat d’un choix et non d’une sélection subie, par défaut. Il y a sans doute beaucoup de choses à faire évoluer dans l’Education nationale pour éviter ces mécanismes de reconduction et d’amplification des inégalités sociales. Mais à lire ce livre, on ne peut s’empêcher de déplorer la dévalorisation de la culture technique, aggravée par la crise, la désagrégation de la classe ouvrière, la précarité et « l’insécurité sociale ». Ugo Palheta évoque ce qu’il appelle « l’humanisme technique », qui manque à ces jeunes pour donner sens à leur vie, un humanisme ordonné autour de « la figure régulatrice et normative de l’ouvrier professionnel, maître et possesseur d’une culture technique partiellement autonome de la culture scolaire ».

Jacques Munier

Revue Politix , revue des sciences sociales du politique N°98 Dossier Politiques scolaires (De Boeck)

Un dossier coordonné par Frédéric Sawicki, qui part du constat que les chercheurs en sciences sociales et notamment en sociologie de l’action publique ont jusqu’à présent étudié davantage les effets des politiques publiques plutôt que leur conception

Où il est question de la création en France dans les années 50, des CES et des CET, fruit de « la convergence entre les pressions exercées par les milieux économiques (patronaux et agricoles) pour disposer d’une main-d’œuvre plus qualifiée et l’action de réformateurs au sein de l’institution scolaire préoccupés avant tout par sa démocratisation » (Philippe Bongrand)

Et de l’influence des cabinets ministériels dans la préparation des réformes dans les années 80. Sylvie Aebischer revient notamment sur la loi d’orientation de 1989, dite Loi Jospin, et sur le paradoxe qui veut que cette loi, la première à formaliser une conception néo-managériale de l’institution ait été portée par un gouvernement socialiste

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