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Sociologie d’une affaire sanitaire oubliée / Revue L’An 02

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Jean-Noël Jouzel : Des toxiques invisibles Sociologie d’une affaire sanitaire oubliée (Editions EHESS) / Revue L’An 02 , revue d’écologie politique Dossier Ogres et sorcières

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Jean-Noël Jouzel : Des toxiques invisibles Sociologie d’une affaire sanitaire oubliée (Editions EHESS)

Au cours du XXème siècle, plus de 100 000 molécules nouvelles ont été synthétisées et commercialisées par l’industrie chimique, et elles sont entrées dans la composition de nombreux produits d’usage courant, domestique ou industriel. En lavant nos vitres ou en changeant la cartouche d’encre de l’imprimante, nous nous exposons sans le savoir aux effets de certaines d’entre elles, par inhalation, ingestion ou contact cutané. Si certaines sont rapidement éliminées, d’autres séjournent dans le corps et peuvent provoquer des réactions pathogènes. La plupart du temps les faibles doses auxquelles nous sommes exposés ne suffisent pas à produire de telles réactions, mais dans le cas d’expositions prolongées ou de concentrations plus fortes, notamment dans le cadre professionnel, les conséquences peuvent s’avérer plus graves : maladies neurodégénératives, cancers, malformations intra-utérines, stérilité… Le problème c’est qu’on connaît très mal les effets sur la santé humaine des molécules de synthèse présentes dans l’atmosphère.

Les pathologies que je viens de citer, en particulier les malformations intra-utérines, la stérilité ou le cancer des testicules, sont précisément celles qui se sont révélées imputables à une famille de solvants très utilisés dans l’industrie, notamment celle des puces informatiques et des composants électroniques, une industrie pourtant réputée « propre », mais aussi dans les produits d’entretien courants : ce sont les éthers de glycol. En comparant le traitement de cette question de santé publique aux Etats-Unis et en France, Jean-Noël Jouzel a montré comment, dans des contextes différents au point de vue de la prévention des risques sanitaires et pour des raisons distinctes, l’affaire soulevée par la découverte de la toxicité des éthers de glycol est retombée dans l’oubli, momentanément en tous cas, contrairement à celle de l’amiante. A partir d’une description très détaillée de ce dossier de santé publique et du rôle des différentes instances de prévention et de protection, voire de réparation des risques sanitaires, le sociologue analyse un phénomène nouveau et qui est appelé à se reproduire si l’on n’y prend garde : celui de la construction sociale de l’ignorance.

En fait, les éthers de glycol, à cause de leurs propriétés physico-chimiques, entrent dans la composition d’une considérable variété de produits, et en plus de ceux que j’ai cités, des encres, des vernis, des parfums, des pesticides… Lipophiles, il servent de solvant permettant de dissoudre les graisses mais à cette qualité s’en ajoute une autre, assez rare dans la famille des solvants, celle d’être hydrophile et donc soluble dans l’eau. Très vite les molécules connaissent un formidable succès industriel, notamment à partir du moment où se sont accumulées les données sur le caractère cancérogène du benzène, principal solvant employé avant elles. Elles se sont massivement imposées dans l’industrie électronique car, associées à d’autres solvants organiques elles produisent une mixture photorésistante qui protègent les circuits conducteurs de nos « puces » électroniques des courts-circuits dus à la conduction du courant par la lumière. Dans les années 80, une préparation chimique sur dix contenait des éthers de glycol. Comme dit l’auteur : « Sans se faire remarquer ils ont envahi le monde en quelques années ». Le problème, c’est que leurs propriétés remarquables sont aussi celles qui les rendent intrusifs et dangereux pour l’organisme : lipophiles, ces molécules s’accrochent aux membranes des cellules, composées d’acides gras hydrophiles elles pénètrent facilement à l’intérieur de la cellule, composée d’eau.

L’affaire des éthers de glycol a démarré aux Etats Unis dans la Silicon Valley au début des années 80. Des études allemandes, restées confidentielles, puis japonaises, avaient mis en évidence le lien entre l’exposition à ces molécules et l’atteinte du testicule du chien et du rat, ainsi que des malformations du fœtus chez la souris. Dans la foulée, certaines employées de l’industrie des semi-conducteurs se sont plaintes d’un nombre anormalement élevé de fausses couches. L’auteur décrit la mobilisation des avocats, des syndicats, des associations de consommateurs et autres collectifs engagés dans le combat pour la reconnaissance de la nocivité de ces substances. Des analyses toxicologiques furent entreprises, nécessairement longues, certaines financées par l’industrie elle-même qui n’était pas dénuée d’arrière-pensées. L’agence fédérale chargée des politiques de prévention des maladies et accidents du travail reporta constamment l’adoption d’une décision en attendant de disposer des données lui permettant d’ordonner une baisse des valeurs limite d’exposition en milieu professionnel, tant et si bien qu’elle finit par y renoncer, les éthers de glycol de la famille incriminée ayant pratiquement disparu, retirés du marché au profit d’autres substances sur lesquelles on avait encore moins de résultats toxicologiques.

Dans le détail, qu’il m’est impossible de rendre ici, c’est tout ce système de confrontation et de convergence d’intérêts divers, industriels, sanitaires, juridiques, politiques et scientifiques qui est décrit tel qu’il a finalement organisé l’invisibilité du problème. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la partie française de l’histoire et elle n’est pas moins complexe pour aboutir au même résultat. Elle prend le relais alors que l’affaire américaine s’épuise, à partir du site de Corbeil-Essonnes de l’entreprise qui avait été la cible principale de la plainte en nom collectif des victimes californiennes, IBM. Là aussi, je renvoie les auditeurs au détail, mais l’un des facteurs signalés par l’auteur pour l’enterrement de cette affaire tient à la nature du système français de protection contre les maladies professionnelles, où syndicats et patronat mènent une gestion paritaire et dont les décisions reflètent souvent davantage l’état d’un rapport de forces qu’une véritable prise en charge du risque sanitaire. Qu’il suffise de préciser qu’au moment où l’affaire éclate, un plan social est dans l’air à IBM… Mais ce n’est là qu’un des aspects de cette histoire complexe.

Jacques Munier

Revue L’An 02, revue d’écologie politique Dossier Ogres et sorcières

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« Écrivaine anarchiste et éco-féministe, vit à San Francisco. De Seattle à Gênes, elle a enseigné des savoir-faire militants fondés sur la non-violence active, dans toutes les manifestations contre les formes dominantes de mondialisation. Son principal ouvrage Dreaming the dark (Beacon press, Boston, 1982) a été publié en français sous le titre Femmes, magie et politique traduit de l’américain par Morbic, postface d’Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003. On peut consulter ses écrits sur son site www.starhawk.org. »

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