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Soldats / Revue Dissonances

7 min
À retrouver dans l'émission

Sönke Neitzel, Harald Welzer : Soldats. Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands (Gallimard) / Revue Dissonances N°24 Dossier Le mal

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C’est un document exceptionnel et à bien des égards suffoquant. Pendant toute la durée de la guerre, les Britanniques ont procédé à leur insu à des écoutes systématiques de milliers de prisonniers allemands en transcrivant et conservant les passages de ces conversations qui leur semblaient présenter un intérêt particulier concernant la stratégie, l’organisation de la chaîne de commandement, l’état et les performances des matériels techniques, le moral des troupes et son évolution au cours de la guerre, quelle que soit leur arme : infanterie et divisions blindées, armée de l’air ou marine. Ces procès-verbaux, 150 000 pages de comptes rendus, reposaient dans les archives du renseignement militaire jusqu’à leur déclassification en 1996 et personne n’avait songé à exploiter ces sources de première main jusqu’à ce qu’un historien, Sönke Neitzel, et un socio-psychologue, Harald Welzer, ne songent à en analyser le contenu détonnant. Ne sachant pas qu’ils étaient écoutés, ces soldats, parfois relancés par un mouchard, qui évoquent entre eux tous les aspects de la guerre menée par l’Allemagne en Europe, se livrent sans réserve et on a l’impression bouleversante d’être à l’écoute, en direct, du déroulement des opérations et du quotidien d’un conflit particulièrement inhumain.

Les conversations roulent sur tous les sujets : massacres des populations civiles et viols des femmes, exécution des prisonniers et récits des exactions de l’Armée rouge qui inspire une peur panique en stimulant l’esprit de vengeance, culture des décorations, accoutumance rapide à un niveau élevé de violence, voire irruption d’un sentiment de plaisir à la mort donnée, alors même que les termes « mort » et « tuer » n’apparaissent pratiquement jamais dans les conversations des soldats, ce qui constitue l’un des nombreux enseignements de ce dépouillement systématique. « Les soldats – commentent les auteurs – n’en parlent pas plus que les ouvriers du bâtiment ne parlent de moellons et de mortier pendant leur pause. » C’est particulièrement vrai chez les aviateurs, immunisés par la distance aérienne contre les effets retour de la terreur propagée par leurs opérations. Ceux-ci évoquent leurs performances « sous l’angle sportif » et ne semblent faire aucune différence entre une attaque contre une cible militaire et un bombardement ou un mitraillage de civils, respectant seulement en professionnels la distinction entre les « vols de destruction », qui visent les bases militaires ou les entreprises travaillant pour l’armement, et les « vols de perturbation » où – je cite « là, tu te fous pas mal de savoir si tu démolis un village de pêcheurs ou une petite ville… » « Et si tu ne la chopes pas – ajoute le caporal-chef Küster, mitrailleur de bord, en 1943 – tu fonces sur n’importe quoi d’autre. » Les vaches ou les chevaux, « oh putain, sur le tramway, ça c’est marrant ». « Quinze minutes par intervention – commente un pilote chargé de lancer des bombes à fragmentation sur des « partisans » dans le Vercors en juillet 1944 – et on décollait en permanence toute la journée, du matin au soir, piqué – sssst – larguez la salade retour, charger, décollage, piqué, larguer la salade. C’était marrant. » Après des interventions difficiles contre les navires des Alliés ayant causé de nombreuses pertes dans leurs rangs, de telles opérations contre des villages français sans défense pouvait constituer une distraction bienvenue. Et les auteurs notent que de telles conversations se déroulaient dans une atmosphère de grand consensus.

Ce qu’on peut observer à la lecture de ces récits, c’est la manière dont – je cite « l’emploi de la violence modifie de lui-même les règles et fait peu à peu reculer les frontières de l’admissible ». Les auteurs le soulignent à propos d’aviateurs se donnant pour cible des naufragés après avoir coulé un navire, mais la remarque vaut bien davantage pour les exécutions d’otages ou les massacres de masse. Pour abaisser le seuil de tolérance à la violence autotélique, la violence gratuite qui ne poursuit d’autre but qu’elle même, les soldats étaient souvent conviés au spectacle des exécutions collectives, comme on le voit sur de nombreuses photos, notamment celles où les victimes sont contraintes de creuser elles-mêmes les fosses où elles vont tomber. Pourtant, selon les propos d’un général de brigade, les tireurs étaient remplacés « toutes les heures, pour surmenage ». Et les rares témoignages d’indignation concernent les femmes et les enfants, lesquels avaient mauvaise réputation, parce qu’ils ne respectaient pas les consignes et « parce qu’il leur arrivait de ne pas mourir assez vite »… D’une manière générale, les critiques formulées à l’encontre de ces opérations de meurtre collectif concernent plutôt les modalités de leur mise en œuvre que leur contenu et leurs objectifs, pourtant difficilement justifiables s’agissant de civils désarmés, de femmes et d’enfants. Mais comme dit le caporal-chef SS Swoboda : « on faisait ça à la chaîne… Ça tapait sur les nerfs, et ensuite on était abruti, ça ne faisait plus rien. »

Dans les procès-verbaux d’écoute, les crimes de masse contre les Juifs n’apparaissent que rarement mais la plupart dénotent une connaissance claire du processus d’extermination. Et contrairement aux laborieuses reconstitutions des tribunaux d’après guerre, les récits des soldats entre eux sont terriblement détaillés, car ils sont le plus souvent issus de souvenirs tout récents. Il est fréquent que la consigne soit donnée de perpétrer les massacres à l’écart des villes, dans la discrétion de la forêt et certains soldats témoignent de la conduite d’opérations d’exhumation de cadavres dans le but de les incinérer et d’en faire disparaître les traces, et ainsi d’éliminer les morts, si l’on ose dire, de peur que les Alliés ne découvrent les charniers. Mais devant cette contradiction entre leur sens moral réduit au plus petit commun dénominateur et la justice des hommes, l’immense majorité des soldats ne ressent aucun trouble.

Jacques Munier

Revue Dissonances N°24 Dossier Le mal

Une revue de création littéraire « à but non objectif »

http://revuedissonances.over-blog.com/

Dossier placé sous la présence tutélaire de Georges Bataille : « Si la littérature s’éloigne du mal, elle devient vite ennuyeuse »

Portfolio et illustrations Charlotte Mollet : Figures d’animaux et de corps humains qui se transforment comme des chimères

Le furet (Tristan FELIX)

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La menace (Perrine LE QUERREC)

"Plusieurs fois par jour, le viol par ton cri, quand toutes les deux, tête à tête, les autres partis, les autres ailleurs, échappés, et toutes les deux, toi et moi, toi dresseuse, porte la culotte, bardée d’autorité, toi ta colère, tes cris, tes hurlements, ce cri que j’entends encore tout au fond, cette terreur, plusieurs fois par..."

Leçons de ténèbres (Emma MOULIN-DESVERGNES)

 "L’enfant est une dépendante affective SM en puissance. L’empêchement constant qui lui est fait de se laisser libre cours, d’expérimenter son autonomie que vient distraire la fonction permise - se taire, obéir, se faire toute petite - permet néanmoins, quand la vigilance a l’œil ailleurs, des instants de liberté totale dont bientôt elle..."

Plus tard tu brûleras (Carl-Keven KORB)

 "La première chose que fit Basile Coglioni en arrivant à Bordemer fut de taper contre la première porte qu’il rencontra, bang, re-bang, et re-re-bang, encore et encore, jusqu’à ce qu’on ouvre, une toute menue femme qui d’une voix qui en avait vu d’autres mais pas des comme ça dit oui, qu’est-ce que c’est, pourriez faire moins..."

Epectase (Les AMANTS GLUANTS)

 "Seuls les fumeurs de crack savent me démolir amoureusement. Ma foi me pousse vers les parias, les fous à la violence démoniaque. J’y retourne sans arrêt, guidée par l’urgence à rejoindre la lumière. Le premier soir, j’étais venue apporter des couvertures dans un squat de La Goutte d’or et je me suis..."

Sous ma main protectrice (Šebestian KRKOŠKA)

 "Regarder dans ses larmes et sourire. Se ruiner car la puissance ressentie sera sans égale à cette heure avancée. Revenir des ondes noires, des quatre dimensions des tambours de lessiveuses allant du vert métallique au violet, sans brillance ni joie. Se laisser aller à la dérive de la damnation dans tout son être. Se servir. A trop..."

Quelque chose de pourri (Stéphane BERNARD)

 "ce nouveau mal, qu’il ait été ou non, / maintenant existe. / l’imaginer lui a donné chair. / pourtant son hypothétique existence / ne fait se former aucune cible, aucun ring. / un combat à vide. ce trou dans les cœurs. / alors, que la mémoire, même atroce..."

Steampunk song (Jacques TALOTTE)

"Ce monde creux, Jack, sonne comme un gong... On jette la sciure sur les docks, on pousse les fruits pourris vers l'égout. Un gaz inconnu s'enflamme derrière le rideau damassé. Du divan, on guette l'engrenage des pendules... on fume... On lit que la comète brillera demain. Pourriez-vous me dire..."



Le consentement (Jean-Battiste COUTON)

 "Pour être conforme à la mode anglaise tu avais décidé de porter une jupe courte et un débardeur décolleté, ce n’était pas dans tes habitudes, mais tu voulais jouer le jeu, et ici, pensais-tu, c’était ainsi vêtu que l’on se rendait au pub. D’abord tu ne sus pas où aller, tu ne voulais pas trop t‘éloigner de chez toi au cas où tu..."

Arrondir le silence (Marc BONETTO)

 "Pour l’inconnue qui s'attarde /Je poserai..."

Récolte (Guillaume DECOURT)

 "Tout bien considéré / Je suis en état de siège / Vous m’avez engraissé / Affectueusement / Et présentement / Vous assoyez sur moi sans..."

Logique du mal (Gilbert CRAM)

 "Si l’on en croit les registres de la Société des Amis de l’Axiome du Choix (la SAAC pour les feignants), tenus à jour par le secrétaire ou par son faisant fonction (ce dernier était le plus souvent parfaitement illettré, heureusement), le mal s’introduisit sournoisement dans les mathématiques modernes - et donc au sein même..."

Affection (Dominique PASCAUD)

 "Sans me retourner, je sais que c’est elle. Sous son épiderme les glandes ont sécrété quelque chose de boisé, presque fleuri ; je lui en ai souvent parlé, cela la fait sourire. Alors, j’en profite. Je peux voir ses magnifiques dents de porcelaine. Les miennes sont devenues jaunes, je consomme trop de gélules que l’on trouve dans les..."

Péché de chair (Nicolas BRULEBOIS)

 "Une fois notre désir assouvi, les masques tombent et le corps du délit se révèle sous un jour nouveau. Je découvre une petite femme rondelette qui, loin des idéalisations nocturnes, affiche un naturel décomplexé flirtant avec le prosaïsme. Lovée à mes côtés, elle joue les odalisques à ses risques et périls, exhibe certaines..."

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Planches ultimes (Christophe ESNAULT)

 "Proie des déclinaisons vitriolées / Déroule la langue à l’aide d’un ouvre-boîte à sardines / Les murs lépreux s’élèvent plus vite que les coulemelles grises / Un analphabète avec toute sa temporalité panoptique et la douce musique métallique / Soixante millions d’esclaves appuient sur un bouton / L’altérité brûle les..."

Page O de la lettre B (Philippe JAFFEUX)

 ".La soif expansive de noie des octets limités sous un curseur abreuvé par l’échec d’un ordinateur vide / un saint moulu de fatigue sculpte son corps vert en redressant notre sable sur l’envers d’un contraste hérétique.

.Notre peau expédie la respiration d’une suite vers les pores d’une..."



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Zone centrale (Gilles BERTIN)

 "Ce bleu fascinait Pierre, au début. Le bleu Tcherenkov. Les mots lui manquaient alors pour en parler. Ma main est froide sur la commande du pont roulant. Il avance à une allure d'escargot, encore une quinzaine de mètres. Pierre est mort cette nuit. Ils ont emporté son corps dans une civière étanche et je suis restée seule, avec son..."



Blue Monday (Aliénor DEBROCQ)

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