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Somaland / Revue Tracés

7 min
À retrouver dans l'émission

Eric Chauvier : Somaland (Allia) / Tracés Revue de sciences humaines N° 22 Dossier Ecologiques.

Enquêtes sur les milieux humains

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Eric Chauvier : Somaland (Allia)

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« Somaland » est le compte-rendu d’une enquête de terrain menée dans l’agglomération voisine d’une zone industrielle comportant plusieurs entreprises classées « Seveso », auprès de la population concernée et au sein du comité local d'information et de concertation associant les industriels ou leurs communicants, les élus, et les associations. Ces comités ont été institués au lendemain de l’explosion, en septembre 2001, de l’usine AZF à Toulouse. Il s’agissait de procéder à un état des lieux en vue d’organiser la concertation sur la prévention des risques et d’aboutir à la définition d’un « risque socialement acceptable », selon l’expression consacrée. Dans ce contexte, la mission de l’anthropologue Eric Chauvier consistait à étudier le lien entre l’exposition aux risques industriels et la paupérisation des populations, dans le cadre de la société post-industrielle, caractérisée en l’occurrence par le fait que les employés de ces usines très automatisées ont leur domicile à distance de la zone industrielle alors que les habitants des quartiers voisins, quartiers populaires et déshérités, n’y travaillent pas.

Comme dans la plupart des enquêtes de ce type, les noms des lieux et des personnes ont été maquillés. Somaland est une référence au « soma », la drogue euphorisante distribuée au travail en fin de journée dans le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. L’allusion désigne le dispositif lénifiant de réunions, de conférences et de consultations destinées à renseigner les études de dangerosité et à capter les « signaux d’alerte », ainsi qu’à informer les habitants. L’auteur, rompu à l’analyse pragmatique du langage et attentif aux interactions qui se produisent dans les échanges a adopté un parti-pris déconcertant dans les premières pages mais qui s’avère très vite d’une grande efficacité : il s’agit de transcrire intégralement les propos tenus lors de ces réunions ou des entretiens menés avec des responsables de la sécurité, transcriptions agrémentées de courtes didascalies où il donne son sentiment avec une distance ironique qui fait parfois l’effet d’une bruine verglaçante. Il met ainsi en application la méthode esquissée dans un livre précédent, Anthropologie de l’ordinaire, où il déplorait que le meilleur de l’enquête de terrain, les échanges avec les « informateurs », soit la plupart du temps lissé, voire gommé au profit du texte final alors que ce que ces échanges révèlent est souvent essentiel pour comprendre ce qui se passe dans la relation entre l’anthropologue et « l’indigène ». Du coup, on entre de plain-pied dans l’observation participante, un peu à la manière de lecteurs « embarqués ».

Dans ces mises en scène de concertation et d’information sur les risques industriels et qui confinent parfois à la farce, même le PowerPoint dont il est fait un très large usage, est décrit et présent dans la transcription, avec le caractère des polices utilisées : « Impact rouge, comme les flammes et la mort », « Tahoma rouge, comme la rigueur et le vide qui la traverse », ou encore Comic Sans MS pour déplorer une fuite de produits pétroliers, « noir et sobre comme un faire-part de décès, comme le regret sincère, comme la science en berne ». A tel point qu’il finit par contaminer la parole des intervenants et qu’Eric Chauvier parle de « pensée PowerPoint », formatée par l’usage du logiciel et qui gagne les formules toutes faites que l’on oppose à l’incertitude. Ces commentaires discrets mais caustiques s’accordent évidemment au contexte de l’énonciation ainsi qu’à l’intention affichée, ou trahie par l’attitude, du locuteur.

Car « c’est devenu difficile de faire n’importe quoi », déclare un élu à l’enquêteur pugnace. On ne sait pas exactement s’il fait allusion aux pauvres cartographies du périmètre de risque majeur autour des usines, dessinées de sa main au crayon à papier, à la règle et à la gomme et sans l’aide du logiciel magique de la gouvernance éclairée, ou s’il se réfère à la terrifiante puissance de destruction des produits traités et stockés au centre du dit périmètre. Un expert nous a affranchis plus haut dans le livre sur ce potentiel apocalyptique, « d’une voix grave, presque sépulcrale », en police Impact, « comme une apothéose de mort ». Il s’agit du B.L.E.V.E. L’acronyme pétrifiant résume l’anglais boiling liquid expanding vapor explosion, soit l’explosion atmosphérique des vapeurs d'un liquide en ébullition. L’accident est très redouté dans les industries stockant des gaz liquéfiés sous pression, ainsi que par les pompiers dans les feux de véhicules (camions ou wagons-citernes, réservoirs de GPL). Mais dans le cas de sites industriels proches les uns des autres, comme à Somaland, l’effet domino laisse augurer du pire. Je cite l’expert en sciences du danger, rencontré par Eric Chauvier : « Le BLEVE précipite dans le néant les hommes, les animaux, les végétaux, les minéraux naturels ou composites et toute chimie naturelle ou artificielle à des kilomètres à la ronde. Il accélère si brutalement la fin de toute vie qu’aucune ne trouve le temps de percevoir l’instant même de son anéantissement. Ce serait là le modèle théorique de notre destruction, comme si, dans l’instant d’apocalypse de ce rayonnement thermique, tout ce que nous étions, notre corps et nos pensées, nos peurs, nos désirs et nos espoirs, en bref notre empreinte biographique, pouvaient non pas disparaître, mais nous faire brutalement muter en une seule et même substance, qui ne serait pas réelle puisque rien ni personne n’aurait véritablement le temps de l’appréhender. Le BLEVE marquerait la pure et inconcevable réconciliation des matières moléculaires et des corps cellulaires. »

Jacques Munier

Tracés Revue de sciences humaines N° 22 Dossier Ecologiques.

Enquêtes sur les milieux humains

Dossier coordonné par Pierre Charbonnier et Yaël Kreplak

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