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Sorcières ! La Grande Chasse / Revue Annales

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À retrouver dans l'émission

Ludovic Viallet : Sorcières ! La Grande Chasse (Armand Colin) / Revue Annales 2013 N°3 (Editions EHESS)

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Ludovic Viallet ouvre à nouveaux frais le dossier de la grande chasse aux sorcières qui fit des dizaines de milliers de morts – essentiellement des femmes – en Europe entre le XVème et le XVIIIème siècle. Le paradoxe, c’est que ce déchainement de violence collective que nous considérons obscurantiste s’est produit en pleine Renaissance et en grande partie à l’époque dite « moderne », et non au Moyen Age. L’auteur passe en revue les différents facteurs conjugués qui peuvent expliquer cette flambée continue, le contexte d’insécurité et de difficultés économiques, les épidémies de peste et d’autres maladies, la rivalité des deux réformes, protestantes et catholiques en notant que les Protestants furent également gagnés par la vision obsessionnelle d’un monde qu’ils avaient pourtant rejeté. Il met en cause, au passage, la vision romantique de Michelet, qui fait de la sorcière une victime expiatoire et surtout une révoltée. Et il insiste sur le fait que « la sorcellerie et sa répression, en Occident, constituent un seul et même phénomène », en étudiant de près l’appareil juridique et pénal qui se constitue alors et s’alimente de sa jurisprudence pour construire le délit, à travers notamment la mise en place de ce que Foucault appelait les « technologies de l’aveu ». Même si cette histoire s’enracine largement au Moyen Age, à travers la définition des hérésies et leur répression, la grande chasse aux sorcières reste par son ampleur un phénomène moderne, et contemporain de la mise en place de machines bureaucratiques et administratives à fabriquer de l’ordre « et qui, pour ce faire, ont besoin du désordre ». C’est là que réside la thèse sans doute la plus originale du livre : c’est bien dans le contexte de la genèse de l’Etat dit « moderne » que s’est produit ce phénomène d’interpénétration avec l’Eglise, sur le plan du droit et de la justice pénale, chacun apportant à l’autre son pouvoir spécifique dans l’entreprise de construction et de consolidation de la puissance souveraine de l’Etat. Le gouvernement des âmes à l’appui du pouvoir sur les corps…

De ce point de vue, une coïncidence est frappante. C’est dans les régions de montagne que la grande chasse a débuté et qu’elle a fait le plus de victimes, dès le second quart du XVème siècle dans les régions de l’arc alpin, puis dans le Jura et les Vosges ou dans les Pyrénées. Considérées comme les hauts lieux de forces telluriques, les sommets étaient associés à certains fléaux naturels et notamment météorologiques. Egalement tenus pour des repaires d’hérétiques et de paganisme, ces territoires servaient de fait de zones de refuge ou de migration pour des personnes accusées de sorcellerie. Mais surtout la farouche indépendance des montagnards, leur forme particulière de sociabilité, entre aspiration à la liberté et solidarité, en faisaient des espaces à contrôler, d’autant qu’ils étaient à l’époque beaucoup plus peuplés qu’aujourd’hui, carrefours de migration et, comme les Vosges, sites de nombreuses industries minières ou hydrauliques. L’auteur note une autre coïncidence significative : le berceau alpin de la chasse aux sorcières est aussi celui où se sont tenues les grandes assemblées conciliaires de Constance et de Bâle, destinées à faire face aux dangers menaçant l’unité de l’Église mais qui contestèrent également l’autorité absolue du pape. D’où la conclusion de l’auteur – je cite : « si l’Ennemi était le cauchemar absolu des défenseurs de l’intégrité de l’Église, il apportait aussi le moyen rêvé d’exalter la nécessaire unité des Chrétiens », et c’est pourquoi l’historien ne peut ignorer cette corrélation entre « l’invasion diabolique » et l’exercice du pouvoir.

Un autre important point de droit : le recours massif à la dénonciation, qui multipliait les accusations et les victimes, et même les enfants, d’abord simples témoins, furent enrôlés comme accusateurs avant d’être également inculpés à leur tour.

Jacques Munier

Annales
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Revue Annales 2013 N°3 (Editions EHESS)

Avec une contribution de Clémence Revest sur la naissance de l’humanisme

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