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Spinoza : Traité politique / Revue Etudes

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Spinoza : Traité politique, nouvelle traduction de Bernard Pautrat (Allia) / Revue Etudes septembre 2013

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Bernard Pautrat, merveilleux traducteur, va au devant de nos questions lorsqu’il se demande dans sa préface « pourquoi retraduire le Tractatus politicus ? » Nous disposons en effet de huit traductions de cette œuvre mal connue de Spinoza, du reste inachevée, la dernière en date étant celle de Charles Ramond en 2005, la toute première revenant à J-G Prat en 1860, soit près de deux siècles après sa parution en 1677, par les soins des amis du philosophe, quelques mois après sa mort. En répondant à la question, Bernard Pautrat nous offre une belle leçon de traduction et de philosophie spinoziste. On peut rappeler ici qu’ayant également traduit l’Ethique , il l’a surtout inlassablement lue et relue pendant des années tout au long d’un séminaire à l’ENS où il enseignait, une lecture vivante et moderne destinée à tirer les enseignements concrets, présents de cette pensée libre.

De la comparaison qu’il fait sous nos yeux des différentes traductions d’un passage central de l’ouvrage se dégage une impression de fâcheuse confusion. Comme on sait, les philosophes marchent au concept, auquel ils donnent un contenu opératoire, à la fois précis et ouvert, ce qui leur donne la possibilité de penser la réalité, elle-même mouvante, et d’en déceler la part d’inconnu ou la réserve de « future vigueur », comme dirait le poète. Ici, le concept central est celui d’imperium , que Spinoza entend comme « formation politique » par opposition à l’état de nature où règne la loi du plus fort. Y entrent également les notions d’Etat, de gouvernement, de souveraineté et d’ordre civil, ce que les traducteurs n’ont pas manqué d’entendre aussi, traduisant ce même mot par ces différentes notions au gré de leur inspiration, et parfois à l’intérieur de la même phrase. C’est pourquoi, comme pour le concept de Dasein chez Heidegger, que la plupart des traducteurs ont décidé de conserver dans sa forme originale à cause de sa centralité et polysémie à la fois, Bernard Pautrat choisit d’annexer le mot latin à notre vocabulaire français, où il prendra tour à tour les nuances que le raisonnement induira. Car Imperium n’a rien à voir avec empire au sens politique que nous lui donnons et qui est instruit par notre connaissance historique des grands empires. Imperium est le nom – je cite Spinoza – du droit « qui est défini par la puissance de la multitude », soit le pouvoir conféré par la société des humains à une personne – c’est la monarchie – à une élite – c’est l’aristocratie – ou encore aux représentants élus par le peuple, et c’est la démocratie.

Mais le traducteur n’aura ainsi répondu qu’à la première partie de la question, soit « comment traduire à nouveaux frais le Traité politique ? »…

C’est dans le texte lui-même que le lecteur trouvera une réponse à la question du pourquoi. Outre la salutaire clarté que Bernard Pautrat rétablit dans l’argumentation spinoziste, s’agissant notamment d’un des concepts fondamentaux de l’ouvrage, il en dégage la portée politique, qui vaut éminemment pour notre temps de crise du politique. On a généralement sous-estimé cette portée et cette actualité. A côté de l’Ethique , dont le Traité politique est le prolongement dans le domaine de la vie du citoyen et à laquelle il se réfère constamment, à côté du Traité théologico-politique , autrement subversif pour son plaidoyer en faveur de la liberté de pensée, cet ultime ouvrage de Spinoza fait pâle figure, d’autant plus qu’il est resté inachevé et que c’est précisément la troisième partie, qui devait porter sur l’imperium démocratique, le pouvoir du peuple, qui manque. Mais comme le montre Bernard Pautrat, qui a assorti son édition d’un puissant appareil de notes, « il nous a indiqué le chemin » pour concevoir à nouveaux frais le concept de la meilleure démocratie possible, avec ses fondements, sa méthode et ses modèles. Car c’est toujours de l’imperium qu’il s’agit, quel que soit le mode de gouvernement, c’est-à-dire de cette forme de délégation du pouvoir du plus grand nombre entre les mains d’un seul – le monarque – ou de quelques uns – aristocrates ou représentants du peuple. Et ce qu’il décrit, à travers l’examen méthodique des conditions de la meilleure constitution monarchique et aristocratique possible, c’est la manière dont la raison vient à l’imperium , dont elle éclaire l’art de gouverner. Dans les différents cas étudiés, il propose le modèle des « conseils », sorte d’assemblées plus ou moins restreintes et composée de personnes reconnues pour leur compétence et leur amour du bien commun, un dispositif de nature à faire émerger la raison politique et dont il agence tous les paramètres : l’âge des conseillers, les modalités de leur élection, les procédures suivies… Leur honnêteté sera la contrepartie de leur intelligence, qui est ici préférée à l’habileté comme vertu politique. Car, l’Ethique l’avait établi – je cite « les hommes que gouverne la raison, c’est-à-dire les hommes qui cherchent leur utile sous la conduite de la raison, n’aspirent pour eux-mêmes à rien qu’ils ne désirent pour les autres hommes, et par suite ils sont justes, de bonne foi et honnêtes ». Et Bernard Pautrat de conclure ce plaidoyer en faveur d’une « raison militante » : « le Traité est inachevé ? Notre démocratie l’est aussi ».

Jacques Munier

Revue Etudes septembre 2013

Avec notamment la contribution de Jean-Marc Ferry : Inquiétude sur l’avenir de l’Europe

S’il y a malaise dans la politique, il y a aussi malaise dans la maison commune, c’est-à-dire l’Europe, qui peine à former son imperium … dans cette livraison de la revue Esprit Jean-Marc Ferry, traducteur et spécialiste de Habermas, revient sur le différend franco-allemand sur la politique économique et sur la manière dont la crise de la zone euro a éclipsé la question cruciale, et politique, de la forme à donner à l’Europe : « comme un legs à l’Europe politique, l’Europe historique propose ses ressources. Trois principes : la Civilité, la Légalité, la Publicité » (à entendre évidemment au sens de l’espace public)

http://www.revue-etudes.com/

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