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Sur les sentiers ignorés du monde celte / Revue Annales

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Graham Robb : Sur les sentiers ignorés du monde celte (Flammarion) / Revue Annales Dossier Politique en Grèce ancienne (Editions EHESS/Armand Colin)

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C’est en préparant un périple à vélo sur le tracé de la légendaire « voie héracléenne », l’itinéraire d’Hercule traversant l’Europe occidentale avec son troupeau volé à Géryon – le 10ème de ses travaux – que l’historien britannique Graham Robb fait une découverte qui remet en question notre vision rudimentaire des Celtes et des Gaulois, celle que nous ont transmise les auteurs grecs et romains. Les druides ayant proscrit l’écriture pour éduquer la mémoire, tout ce que savons de cette civilisation issue d’Europe centrale nous vient de ces auteurs, ainsi que de quelques sites archéologiques qui révèlent peu à peu leurs secrets. En corroborant les sources antiques et les découvertes archéologiques et grâce à une lecture fine du moindre indice qui fait de ce livre une enquête passionnante, l’historien reconstitue un vaste panorama du monde celte.

Ce qu’il découvre au départ l’entraîne donc dans ce jeu de piste qui est aussi un parcours dans la géographie et l’histoire. L’itinéraire fabuleux d’Hercule depuis la pointe sud-ouest de la péninsule ibérique, dénommée le « Promontoire sacré » – aujourd’hui Sagres, au Portugal – passe par les Pyrénées et se poursuit à travers la Provence vers les Alpes pour aboutir au col de Montgenèvre que les Celtes appelaient la Matrone – « la source des déesses-mères ». Or cette voie conserve sur toute sa longueur de plus de 1500 kms la même orientation est-nord-est en diagonale transcontinentale. Il se trouve que ce tracé correspond exactement à la position du soleil au solstice, quand le soleil se lève et se couche au même endroit pendant plusieurs jours. Son tracé était donc orienté vers le levant au solstice d’été et au sud vers le couchant au solstice d’hiver. Un GPS à l’antique, en somme.

C’est exactement la route qu’emprunta depuis Carthage dans son expédition contre Rome le général Hannibal, dont l’historien grec Polybe nous dit qu’un héros lui montra le chemin, ce même Hercule dont il avait consulté l’oracle dans son temple à Gadès – l’actuelle Cadix – avant de se mettre en chemin après avoir traversé la mer avec ses 90 000 fantassins, ses 12 000 cavaliers et ses 37 éléphants. Mais on sait aussi qu’il avait embarqué dans l’aventure de nombreux Celtes ibériques ou gaulois qui pratiquaient la diagonale héracléenne comme une frontière entre le territoire des Celtibères au nord-ouest et celui de peuples autochtones côté méditerranéen. « La chaussée d’Hercule était déjà une merveille du monde – commente Graham Robb – mais rien ne disait qu’il n’y en eut point d’autres »…

Les Romains passent à juste titre pour être les bâtisseurs des voies rectilignes qui ont pavé et consolidé leurs conquêtes. Mais en Gaule la vitesse de la progression des légions suppose qu’une infrastructure existait déjà. S’il est établi que les ingénieurs romains ont copié les murs à armature de bois et parement de pierre des Gaulois en baptisant même cet élément de l’architecture de leurs forts « muri gallici », pourquoi auraient-ils tracé leur fameuse voie romaine en dehors des itinéraires existants qui reliaient les villes gauloises ? Partout où il passa César trouva donc des routes et des ponts, même s’il n’en parle pas. Absolument hermétique à l’esprit celtique son témoignage n’était pas destiné à rendre hommage à ceux dont il entendait les moqueries adressées à la petite taille des Romains, comme par exemple devant les Aduatuques et leurs sarcasmes à l’égard des tours de siège élevées par les légionnaires. Il est si confus – explique Graham Robb – qu’il faut un moment pour comprendre ce que leur criaient en réalité les facétieux Gaulois du haut de leurs remparts : « Vous êtes si courts sur pattes qu’il vous faut une tour pour voir par-dessus le mur ! »

« Il est étonnant de constater qu’un souffle léger sur la poussière d’un texte antique suffit parfois à révéler une leçon druidique oubliée » estime l’historien. Il fait là allusion au passage où César parle de la Gaule « divisée en trois parties », formule énigmatique où l’auteur devine une évocation de la forme triadique des principes druidiques, un procédé mnémotechnique. Et c’est par l’acuité de sa lecture qu’il parvient à reconstituer l’enseignement des druides, sa partie exotérique notamment, destinée à la formation des jeunes élites, mais aussi semble-t-il aux plus méritants des moins nantis car le critère discriminant était la vivacité intellectuelle. Le programme était tellement chargé que le système éducatif druidique ne pouvait être que méritocratique : histoire et géographie, philosophie morale, langue et littérature grecque, religion… La pierre angulaire de la partie ésotérique destinée aux apprentis druides était la doctrine pythagoricienne de l’immortalité et de la transmigration des âmes, dont César avait bien saisi les avantages militaires « car – je le cite – la peur de la mort se trouve par là-même anéantie ». « Non interire, sed transire », ainsi a-t-il rendu en latin la sentence rimée qui fixait ce principe dans les esprits : non pas trépasser mais passer.

Jacques Munier

brunaux
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A lire aussi :

Jean-Louis Brunaux : Les Celtes. Histoire d’un mythe (Belin)

« Durant deux millénaires, les Celtes ont été oubliés mais, depuis quelques décennies, ils occupent le devant de la scène historique, effaçant du même coup Gaulois et Germains. Qui étaient-ils en réalité ? Et ont-ils même existé ? Pour répondre à ces questions, l’auteur se livre à une vaste enquête, l’obligeant à remonter aux sources écrites les plus anciennes. Il apparaît ainsi que, depuis leur rencontre avec les voyageurs grecs, les Celtes n’ont cessé d’être l’objet des mythes les plus divers, des plus poétiques aux plus idéologiques voire raciaux. Parce qu’ils ont toujours paru indéfinissables, généalogie, histoire, linguistique, archéologie et comparatisme se sont emparé d’eux comme des exemples ou des modèles malléables à merci. Chacun peut s’imaginer ces hommes à sa manière et les utiliser dans des théories qui souvent ont peu à voir avec l’histoire objective. Il est temps aujourd’hui de rendre les Celtes à leur réalité et, dans les récits qui ont été donnés de leur histoire, de faire la part de l’invention.

Jean-Louis Brunaux est directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la société gauloise. Il est notamment l’auteur des Druides. Des philosophes chez les Barbares (2006), de Nos ancêtres les Gaulois (2008) et d’Alésia (2012). »

Présentation de l’éditeur

Annales
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Revue Annales Dossier Politique en Grèce ancienne (Editions EHESS/Armand Colin)

http://annales.ehess.fr/index.php?432

http://www.cairn.info/revue-annales-2014-3.htm

Au sommaire :

Vincent Azoulay

Repenser le politique en Grèce ancienne

Construire la communauté

Alain Duplouy

Les prétendues classes censitaires soloniennes. À propos de la citoyenneté athénienne archaïque

Arnaud Macé

Deux formes du commun en Grèce ancienne

Vincent Azoulay

Repolitiser la cité grecque, trente ans après

Redéfinir la cité

Paulin Ismard

Le simple corps de la cité. Les esclaves publics et la question de l’État grec

Christel Müller

La (dé)construction de la politeia. Citoyenneté et octroi de privilèges aux étrangers dans les démocraties hellénistiques

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