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Surveiller et punir, le moment Foucault / Revue Dedans Dehors

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Journée spéciale Prisons : Surveiller et punir , le moment Foucault / Revue Dedans Dehors, éditée par la section française de l’Observatoire international des prisons, N° 77-78 Dossier Nouvelles prisons : « le trou noir de la pensée »

dedans dehors
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couv Foucault
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Surveiller et punir , le moment Foucault

« Nul d’entre nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais. Sur notre vie de tous les jours le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes autour des étrangers et des jeunes le délit d’opinion est réapparu les mesures anti-drogues multiplient l’arbitraire. Nous sommes sous le signe de la « garde à vue ». On nous dit que la justice est débordée. Nous le voyons bien. Mais si c’était la police qui l’avait débordée ? On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ? » Je viens de lire les premières lignes du Manifeste du GIP, le Groupe d’information sur les prisons, manifeste qui est aussi son « acte de naissance » co-signé le 8 février 1971 par Jean-Marie Domenach, qui était à l’époque directeur de la revue Esprit , Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet. Inutile de souligner la persistante actualité du diagnostic, elle saute aux yeux. A l’époque, la prison était tenue pour une institution d’évidence et comme le rappellent les signataires du manifeste, « une des régions cachées de notre système social ». Le GIP diffusera des questionnaires dans les prisons et en publiera les résultats, il mènera l’enquête sur les conditions de détention dans 20 établissements et à la fin de l’année, il sera en quelque sorte rattrapé par l’événement : le 5 décembre une mutinerie éclate à la Centrale de Toul, bientôt rejointe par d’autres, à Nancy, à Nîmes et ailleurs, à la suite d’une circulaire du Ministre de la Justice René Pleven, qui pour des raisons de sécurité supprime les traditionnels « colis de Noël ». Le GIP, auquel se sont joints notamment Gilles Deleuze et Claude Mauriac, soutient le mouvement, propose une commission d’enquête indépendante et rassemble des témoignages. Avec Simone Signoret, Michel Foucault achète une page dans le journal Le Monde pour publier la lettre que la psychiatre de la Centrale de Toul, Edith Rose, vient d’adresser au Président Pompidou, où elle dénonce les violences exercées sur les détenus.

Le GIP n’aura pas une très longue existence. En décembre 1972 il s’auto-dissout mais il servira de modèle à d’autres organisations comme le Groupe d’information asile, le Groupe d’information santé ou le GISTI, le toujours actif Groupe d’information et de soutien des travailleurs immigrés. Et surtout, dans le contexte des années de l’après 68, il inaugure une nouvelle forme d’engagement pour les intellectuels et d’articulation de la théorie et de la pratique que Michel Foucault incarnera le premier, une forme inédite d’attention au contemporain et d’intervention dans l’actualité qu’il désignera lui-même comme une « histoire du présent ». C’est à ce moment que se fait en quelque sorte le « passage du témoin » entre Jean-Paul Sartre et sa conception de l’engagement, et Michel Foucault qui prépare le terrain à la figure de « l’intellectuel collectif » définie par Bourdieu. Dans l’esprit de Foucault à ce moment charnière, il s’agit de tourner la page d’une très hypothétique et incantatoire « révolution » et de passer à la critique d’une « microphysique des pouvoirs », dans la perspective « généalogique » qui est la sienne et à l’aide notamment du travail sur les représentations et l’archive. En 1972, il déclare avec Gilles Deleuze que « chaque lutte se développe autour d’un foyer particulier de pouvoir (l’un des innombrables petits foyers que peuvent être un petit chef, un gardien de HLM, un directeur de prison, un juge, un responsable syndical, un rédacteur en chef de journal) ». Les détenus étaient jusqu’alors exclus du champ des luttes. Ils vont constituer l’avant-garde de la contestation du pouvoir.

C’est dans cette optique nouvelle que s’inscrit Surveiller et punir , publié en 1975, lequel, on s’en doute, découle directement de son expérience au GIP. Dans la foulée de son Histoire de la folie , où il décrit « le Grand Renfermement » des catégories hétéroclites vouées à l’Hôpital général : les fous mais aussi les libertins, les fils prodigues ou les filles perdues, et dans la continuité de son analyse du cas Pierre Rivière, le parricide, il entreprend de donner voix à ceux qui en sont privés, en ouvrant les archives, et dans le cas des prisonniers, en se faisant l’écho d’un discours dévalorisé et presque inaudible, le prenant au sérieux au point d’en faire un savoir collectif. Les expériences des détenus, rassemblées, forment un savoir politique qu’il revient au philosophe de faire entendre. On se souvient qu’il fait dans ce livre de la prison le modèle d'une société disciplinaire, et le paradigme d’un « système punitif » ou « carcéral » qui surgit au XVIIIème siècle pour se substituer à une conception d’Ancien Régime ou la peine est conçue en termes de supplice. On n’a pas oublié la terrible description du supplice de Damiens, le régicide qui a tenté d'assassiner Louis XV et qui ouvre le volume. Cette conception de la peine va se modifier, à un rituel spectaculaire et violent se substituera un rituel aussi discret que continu qui trouve son modèle dans le Panopticon, la forme architecturale imaginée par Jeremy Bentham, et dont l'objectif est de permettre à un individu, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Ce dispositif devait ainsi créer un « sentiment d'omniscience invisible » chez les détenus et favoriser leur amendement. On sait aujourd’hui que ces prisons modernes et inhumaines distillent ce qu’un détenu de la toute neuve prison de Lyon-Corbas a appelé « une violence propre », faite d’isolement psychique et d’anesthésie sociale qui ne laisse rien augurer de bon pour la réinsertion. En parcourant les articles qui en témoignent, on tombe souvent sur la référence à Surveiller et punir .

Lors de la sortie du livre, le débat avec les historiens fut nourri, des historiens qui n’ont pas toujours compris la démarche généalogique et ont pu parler d’une « histoire à la cosaque », trois siècles traversés à bride abattue. Pour le retrouver, on peut se reporter au dossier documentaire publié à partir des archives de l’IMEC.

Le livre est resté un ouvrage de référence. Dans les années 1976-79, il était même cité dans les bibliographies officielles de préparation aux concours de l'Administration pénitentiaire. Dans les écoles d'éducateurs et dans certains stages pour devenir sous-directeur de prison, on faisait des exposés sur Bentham et sur le panoptique à partir notamment de Surveiller et punir.

Jacques Munier

surveiller punir
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Revue Dedans Dehors, éditée par la section française de l’Observatoire international des prisons

N° 77-78 Dossier Nouvelles prisons : « le trou noir de la pensée »

Avec Christian Demonchy, architecte, Architecture carcérale : interdire toute vie sociale

Un entretien croisé avec un détenu et deux surveillants, Programme « 13200 » : la parole aux usagers

Dernières constructions : l’axe sécuritaire

Fabrice Guilbaud, sociologue, La privatisation des prisons sous contrôle de l’Etat aux Etats-Unis : à qui profite la prison ?

Pierre Botton, fondateur et président de l'association Les prisons du cœur : Une prison différente : mission impossible ?

Peter Scharff Smith, directeur de recherches interdisciplinaires à l’Institut danois pour les droits de l’homme, Danemark : « normaliser » le quotidien des condamnés

« Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) a fait les comptes: 180 caméras au centre pénitentiaire de Nancy-Maxéville, 120 à la maison d’arrêt de Corbas et 150 au centre de détention de Roanne. On a multiplié, déplore-t-il, «les substitutions de l’homme par la machine (la commande électrique à la clé pour l’ouverture des portes et des grilles), en rendant les personnes moins visibles (efforts de réduction des mouvements, glaces sans tain...)». Un choix dont les «effets néfastes sur les rapports interpersonnels » se perçoivent notamment dans l’augmentation des violences en détention. »

«En définitive, la sécurité à laquelle on a beaucoup sacrifié, notamment les relations sociales, décline, puisque ces conceptions architecturales, ajoutées au nombre de détenus concentrés en un même lieu, engendrent frustration, conduisant à l’agressivité, elle-même source de violence. » Le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), interpellé lors de sa visite au nouveau centre pénitentiaire du Havre sur « un risque non négligeable d’actes d’intimidation et de violence entre détenus », lie ce phénomène au « nombre restreint de personnel présent dans les zones de détention, ainsi [qu’à] la difficulté et la complexité de la circulation dans l’établissement qui entraînaient des retards manifestes lors des déplacements des surveillants ».

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