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Sylvie Thénault / L’impossible

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À retrouver dans l'émission

Sylvie Thénault : Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale. Camps, internements, assignations à résidence (Odile Jacob)

C’est dès le début de la colonisation que fut instituée la violence ordinaire de cette juridiction d’exception, liée au « statut pénal de l’indigénat », qui donnait aux représentants de l’Etat colonial, maires, administrateurs ou gouverneurs, un pouvoir d’internement administratif sans intervention de la justice, sans instruction, ni défense, ni procès. L’internement prononcé pouvait prendre trois formes : la détention dans un pénitencier « indigène » sous administration militaire, l’envoi au « dépôt des internés arabes » de Calvi, en Corse, ou encore l’assignation à résidence. Sylvie Thénot a tiré des archives et reconstitué l’histoire de ce dispositif discriminatoire, dont l’application perd en intensité dans l’entre-deux-guerres et qui sera aboli en 1944 avant de ressurgir durant la guerre d’indépendance algérienne. Son objectif est aussi d’apporter une contribution significative à l’étude des « camps d’étrangers », notamment ceux qui se multiplient tout au long du XXème siècle et jusqu’à nos jours sous la forme des « centres de rétention administrative », en soulignant la continuité entre le traitement des sujets coloniaux et celui des migrants de différentes nationalités. Elle suggère également de faire le lien entre cette logique d’exception et celle qui prévaut dans la lutte internationale contre le terrorisme, telle qu’elle s’illustre notamment dans le régime de détention d’un centre comme celui de Guantanamo.

En France métropolitaine, l’unanimité n’était pas acquise en faveur de ce que certains députés de la IIIe République désignaient comme une « monstruosité juridique » et dont ils réclamaient la suppression. Contraire aux libertés publiques que la République avait inscrites dans le marbre du droit, ce dispositif était dénoncé par une partie de l’opinion qui en appelait à l’indépendance du juge comme garantie de décisions équitables. Quant aux partisans de ce régime d’exception, ils soutenaient qu’instruction et procédure relevaient du défi dans un contexte où l’identification par l’état civil était souvent improbable, et les forces de police insuffisantes pour couvrir la superficie de territoires considérables. D’autres arguments moins reluisants avaient trait au « degré de civilisation des indigènes », à leur propension « naturelle » au crime et aux délits, une situation à laquelle devait remédier « l’œuvre civilisatrice de la France ».

L’intérêt, et tout le sel, du travail de Sylvie Thénault tient à ce que sa recherche dans les sources lui permet de restituer la réalité vivante et les cas concrets des situations créées par cet état de fait, le détail des infractions et la détresse de ceux qui étaient soumis à l’arbitraire de décisions dont ils ignoraient le terme car elles étaient souvent reconductibles. Ainsi de ce commandant de l’émir Abd el-Kader, le dénommé Ben Azouz. Capturé à la suite d’une trahison, il avait été déféré au fort Sainte Marguerite, sur l’île du même nom située en face de Cannes et qui avait été jadis la prison du célèbre Masque de fer. Dans un premier temps l’homme adopte une attitude digne de son rang, il adresse des missives aux plus hautes autorités de l’Etat, appelant Louis-Philippe le « sultan roi » et Bugeaud, gouverneur général, le « sultan d’Alger » dans un style épique et imagé qui a du déconcerter ses destinataires, sans se plaindre à aucun moment de ses conditions de détention. Il donne sans compter toute sorte de conseils pour l’administration et le développement de son pays, mais à mesure que le temps passe le ton et le contenu se lestent d’une sourde nostalgie. D’une manière tout arbitraire, depuis son poste de Constantine, le bien nommé Général Négrier qui l’a envoyé là refuse le retour au pays de cet homme – dit-il – « ambitieux et remuant ». L’homme en question se plaint du froid et de la durée de sa détention alors que d’autres ont été élargis avant lui. « Le jour, je suis pensif et la nuit je pleure » finit par concéder le commandant Ben Azouz.

Parmi les trois internés qui débarquent à Toulon pour être envoyés à Sainte Marguerite, il y avait aussi un vagabond kabyle du nom d’Aïssa Bilabrani, un prisonnier de 2ème classe contrairement à Ben Azouz qui appartenait à la 1ère. Si elle ne différait pas de la condition pénale des vagabonds de métropole, la sienne revenait en quelque sorte à une double peine puisqu’elle lui faisait quitter sa terre natale. Les autres motifs d’internement étaient les actes visant des auxiliaires locaux de l’administration française, les oppositions à l’autorité de l’Etat ou à la présence française, les faits consécutifs à des conflits sur les terres et les forêts concernant les relations parfois difficiles avec les colons, qui s’évertuaient à mettre en culture des terres que le bétail autochtone s’obstinait à aller brouter. On le voit, les qualifications oscillent entre le plus grand flou permettant d’incriminer un grand éventail d’infractions et la précision qui révèle des détails du mode de vie, des coutumes ou de l’impact de la colonisation. Mais surtout, au croisement de la grande géopolitique et des pratiques religieuses, de nombreux internements ont été prononcés à l’encontre de pèlerins à La Mecque contrevenant à la réglementation très restrictive en la matière. Sous couvert de considérations sanitaires, car on avait identifié le rôle de la ville sainte dans la propagation du choléra, en provenance d’Inde et propagé en méditerranée par les fidèles, les autorités françaises voulaient endiguer le risque de « fanatisation » au contact des musulmans du monde entier, ou de rejet de la colonisation et chaque fois que l’Empire ottoman redonnait des signes de vigueur, le pèlerinage fut purement et simplement interdit.

L’histoire s’achève avec l’indépendance de l’Algérie mais au cours de la guerre, la pratique de l’internement a couvert des arrestations massives et les camps ont repris du service à grande échelle.

Jacques Munier

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