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Terrains d’écrivains / Revue Siècle 21

7 min
À retrouver dans l'émission

Alban Bensa & François Pouillon : Terrains d’écrivains. Littérature et ethnographie (Anacharsis) / Revue Siècle 21 Littérature & société N°21 Dossier Littérature tunisienne contemporaine

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Alban Bensa & François Pouillon : Terrains d’écrivains. Littérature et ethnographie (Anacharsis)

Au début de son livre Anthropologie de l’ordinaire , Eric Chauvier cite le savoureux dialogue entre l’anthropologue britannique Evans-Pritchard et son informateur, le dénommé Cuol, lors de sa première expédition chez les Nuer, au Soudan anglo-égyptien. Tout en esquives et empreint d’agacement réciproque, alors que l’anthropologue cherche à obtenir des informations sur le lignage de son interlocuteur, ce « début de conversation au bord de la rivière Nyanding » s’achève ainsi : « Nous sommes Lou », finit par lâcher l’indigène, à quoi Evans-Pritchard rétorque : « je ne t’ai pas demandé le nom de votre tribu, ça je le sais, je t’ai demandé le nom de ton lignage ». « Et pourquoi veux-tu savoir le nom de mon lignage ? » lui retourne Cuol. « Je ne veux pas le savoir » répond l’anthropologue, visiblement exaspéré. « Alors pourquoi me le demandes-tu ? Donne moi du tabac. »

En évoquant ce dialogue, Evans-Pritchard souhaite illustrer ce qu’il appelle le « mauvais esprit nuer » et la façon dont les Nuer s’entendent à saboter une enquête. Mais il ne dit rien sur le contexte de cet échange, qui est notamment celui d’une domination coloniale que les Britanniques s’emploient à exercer sur les peuples du sud du pays, qui s’y soumettent de mauvaise grâce. Et surtout, en commentant l’extrait, Eric Chauvier relève que dans le passage de l’expérience vécue à sa transcription, une conversion de l’audible en lisible , et s’agissant en outre d’un livre qui a fait date dans l’histoire de l’anthropologie, on a en quelque sorte retiré le statut d’interlocuteur à celui qui est désigné selon la terminologie consacrée, comme un « informateur », on l’a dépouillé de son contexte d’énonciation et on a dérobé au regard les coulisses de l’enquête. Du coup, on peut s’interroger sur les effets politiques de l’observation.

C’est contre cette tendance de l’anthropologie à reconstituer artificiellement des sociétés vivantes de manière à en faire des objets scientifiques que s’élèvent, non sans finesse, les différents auteurs de l’ouvrage publié sous la direction d’Alban Bensa et de Fernand Pouillon. Lesquels citent le regretté Claude Meillassoux et son inoubliable et drôlatique « anthropeaulogie des Lom Lom », un article publié dans le Journal des anthropologues en 1998, « les Lom Lom, qui vivent au Fond du Bwa » et « qui sont patagames, fragmentaires, fistoulocaux et rétrolinéaires ». Il y a bien sûr des contre-exemples aujourd’hui de cette attitude, qu’on pourrait citer dans la foulée par exemple de Jeanne Favret-Saada, qui s’est impliquée sur son terrain, la sorcellerie dans le bocage normand, jusqu’à se faire elle même jeteuse de sorts (mais ça reste entre nous…) et la posture réflexive est de plus en plus fréquente dans les enquêtes. Mais l’idée de ces Terrains d’écrivains est d’examiner comment les romanciers, lorsqu’ils se trouvent dans une telle situation, s’entendent à retourner sur eux le scalpel ethnographique et à s’inclure eux-mêmes dans le contexte de l’observation. On peut même leur accorder qu’ils ont une longueur d’avance dans ce domaine. Et pas forcément par narcissisme.

Ainsi les écrivains « réalistes » ou « naturalistes ». La critique génétique a bien exploré les carnets de Zola observant les milieux sociaux dont il voulait faire l’Umwelt de ses romans, de l’univers grouillant du ventre de Paris au monde feutré des grands magasins. Clémentine Gutron analyse le cas Flaubert qui, selon ses propres dires, s’est ingurgité 100 volumes sur Carthage pour préparer Salammbô et qui confesse dans sa correspondance être en train de lire un mémoire de 400 pages sur le cyprès pyramidal, parce qu’il y en avait dans la cour du temple d’Astarté. Elle évoque aussi son séjour en Tunisie sur les traces de Carthage et son goût tout relatif pour l’archéologie, qui s’illustre dans le jugement porté sur l’archéologue Botta, rencontré à Jérusalem, un « cadavre qui marche » - je cite – « un homme en ruines, homme de ruines dans la ville de ruines » qui « a l’air de tout haïr si ce n’est les morts ».

Même souci de la documentation chez Nerval, dont Dominique Casajus étudie le Voyage en Orient , et l’on sait qu’il est en partie le résultat de ce parcours immobile et purement livresque. Rose-Marie Lagrave aborde l’ethnologie rurale et l’étude de genre dans l’un des romans paysans de Georges Sand, La petite Fadette , dont le souci ethnographique la pousse à retranscrire les parlers locaux. Lamartine, qui a du porter le vêtement local pour déambuler à Damas et notamment au souk, ce qui était à l’époque une obligation pour les étrangers dans la capitale syrienne, Lamartine se préoccupe également de fournir des documents à l’appui de ses observations donnant voix au chapitre à ce que les ethnologues appellent le « discours indigène ». C’est cette réécriture de l’instant, ainsi que son voyage au désert qu’analyse Fernand Pouillon. Jackie Assayag, spécialiste de l’Inde revient sur l’anthropologie politique et fictionnelle de l’Empire des Indes par Kipling, qui décrit cette réalité coloniale à partir de la triple position que lui assurent ses activités administratives, journalistiques et militaires. Une vision réfractée qui va constituer la matière première de ses romans. A l’opposé de Rimbaud, dont l’expérience de l’Abyssinie est le champ clos de sa rupture avec la littérature. Mais c’est peut-être Céline qui révèle le sens de cet engagement dans la réalité, de la part de ces écrivains-ethnologues, lui qui affirme dans une lettre : « On cherche toujours pourquoi Rimbaud est parti si tôt en Afrique – je le sais, moi – il en avait assez de tricher – Cervantès n’a pas triché – il a vraiment été aux galères – Barbusse est vraiment crevé de la guerre – cela ne suffit pas bien sûr mais il y a une hantise chez le poète de ne plus tricher … »

Jacques Munier

Virginia Woolf, Bourdieu l’avait noté, une fine sociologue de son propre milieu, et Montaigne et Camus

Revue Siècle 21 Littérature & société N°21 Dossier Littérature tunisienne contemporaine

Dossier préparé par Marilyn Hacker et Cécile Oumhani

Tahar Bekri revient sur l’histoire ancienne et plus récente de la littérature tunisienne, d’Ibn Khaldoun à Albert Memmi, Kateb Yacine Mouloud Feraoun ou Driss Chraïbi, et il évoque le rôle de la revue animée par Lorand Gaspar, la revue bilingue Alif .

Une littérature partagée aujourd’hui entre l’écriture de l’urgence et l’exigence littéraire et qu’on peut découvrir dans les pages de cette livraison : les poètes Aboulkacem Chebbi, Moncef Al-Ouahibi, Miled Faïza ou Adam Fathi, ce dernier traducteur de Baudelaire et Cioran

Des auteurs de fictions : Habib Selmi, Ridha Bourkhis, Noura Bensaad, Ali Toumi Abassi

Hubert Haddad analyse la révolution tunisienne et ses avant-coureurs

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