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Théories actuelles de la démocratie / Revue Lignes

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Edwige Kacenelenbogen : Le nouvel idéal politique. Enquête sur la pertinence des théories actuelles de la démocratie (Editions EHESS) / Revue Lignes N°41 Dossier Ce qu’il reste de la politique Enquête mai 2012-mai 2013

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En fait de « nouvel idéal politique », l’auteure tente de mettre en évidence une forme d’effacement du politique – entendu comme l’art de la décision rationnelle – dans les théories contemporaines de la démocratie. Elle en analyse quatre différentes, voire opposées en apparence mais qui se rejoignent sous cet angle : la théorie dite de « l’ordre spontané » chez Friedrich von Hayek, le néorépublicanisme de Philip Pettit, le « nationalisme civique » de David Miller et la « philosophie de la communication » de Jean-Marc Ferry. Ce qu’elle entreprend de montrer, c’est que même les théories néorépublicaines ou communicationnelle restent sous l’emprise d’une vision « spontanéiste » de la politique, entendue comme la résultante de toute une série d’actions indépendantes et finalement convergentes qui s’exprimerait par exemple dans le résultat aléatoire et en principe imprévisible d’une consultation électorale, quelque chose comme la « main invisible du marché » reconvertie dans le processus de la délibération politique. S’il est vrai que ces théories peuvent rendre compte d’un processus politique comme celui de la construction européenne, et notamment de ses limites en matière d’exercice de la citoyenneté, et expliquer la dose élevée de frustration qu’il peut susciter, c’est à raison même de la manière concordante dont, toutes et chacune à leur manière, elles évacuent la notion de volonté politique. En somme, ce que tendrait à montrer Edwige Kacenelenbogen, c’est que ces théories reflètent parfaitement la crise actuelle de la démocratie, caractérisée par le retrait du politique au profit des impératifs strictement économiques.

L’idée de la théorie de « l’ordre spontané » est née d’une profonde et sans doute salutaire méfiance à l’égard de toute forme de planification de l’activité économique « par en haut » et des dangers indéniables du totalitarisme pour l’individu et son accomplissement personnel, mais on peut penser que son extension à des domaines autres que l’économie, comme c’est sa vocation, est plus problématique. Selon Hayek, aucune personne, même placée dans une position surplombante et disposant d’un point de vue exceptionnel sur la société, et même aucune institution ne peut saisir l’extraordinaire complexité des sociétés modernes. La décision, fût-elle rationnelle, et qu’elle soit économique ou politique est donc impossible, en tout cas illusoire. Et l’idée que l’ordre social est le résultat d’une construction intellectuelle, contrat social ou souveraineté populaire, n’est qu’une abstraction néfaste, toujours imaginée après coup pour justifier un état de fait, c’est ce qu’il dénonce comme du « constructivisme », lequel a évidemment différents visages : politique, économique, anthropologique. Pour lui, « la société est un ordre naturel , apparu et perpétué de lui-même, au gré de l’adaptation des individus à des circonstances changeantes ». C’est ainsi qu’il définit le processus de civilisation, depuis son origine et dans son évolution comme un « ordre étendu de coopération humaine » et non comme le résultat d’une histoire orientée, émanant d’une volonté ou d’un dessein quelconque.

Ce sont les individus dans leurs interactions constantes qui constituent cet ensemble mouvant et qui, d’une manière spontanée, le font progresser par l’activité économique et un sens bien compris de leur intérêt. Pour cela ils disposent d’un savoir minimal, celui que leur confèrent la connaissance et la pratique du marché, plus exactement et de façon encore plus élémentaire, la connaissance des prix qui les guident dans leur comportement à l’achat ou à la vente. Pour Hayek, les prix concentrent toute l’information disponible en un lieu et à un moment donné et ils « permettent aux efforts concurrentiels d’engendrer une utilisation optimale des connaissances dispersées sur le marché ». C’est donc la détention partielle et isolée des connaissances qui, en fin de compte et globalement, produit ce qu’il appelle un « ordre spontané » et c’est lui qui règle la dynamique de l’innovation et du progrès.

On voit bien ce que ce modèle théorique peut avoir à la fois d’efficient et de réducteur. Hayek y fait tout entrer : le fonctionnement de l’esprit humain comme mécanisme spontané de classification des informations sensorielles qui lui parviennent, la théorie de l’évolution, et même la constitution de l’ordre juridique, les règles de la conduite juste étant – je cite « une propension ou disposition à agir ou ne pas agir d’une certaine manière, qui se manifeste dans ce que l’on appelle une pratique ou coutume ». Le raisonnement renvoie au modèle anglo-saxon de la common law , il évacue la figure familière en démocratie du législateur, de même la société est conçue comme un ensemble de traditions et de valeurs morales auxquelles les individus se conforment de manière non intentionnelle et par conformisme. On peut difficilement en faire moins concernant la capacité de choix rationnel de l’individu et sa volonté de modifier les conditions sociales de son existence. Du coup la politique se réduit à peu de choses, un jeu rhétorique qui dissimule mal son impuissance et ce que montre l’auteure, c’est que les perspectives néo-libérale et républicaine se rejoignent dans cette appréhension spontanéiste du politique qui, selon cette vision des choses, ne serait que le résultat d’une convergence de décisions individuelles aléatoires mais conformes. En somme, si le changement existe, il se produirait à partir d’un « principe d’inertie ». Dans son avant-propos au livre, Pierre Manent explique que ces analyses nous font entrer dans « le métabolisme de l’esprit politique des Européens ». On ne peut que le confirmer, hélas. Passé l’enthousiasme des moments fondateurs s’inscrivant, après la Seconde Guerre mondiale, dans l’utopie kantienne d’un projet de paix perpétuelle, la construction européenne s’épuise et se disloque dans la peur panique de tout choix politique transcendant, une attitude qui reporte indéfiniment la moindre décision politique significative. En ce sens, il faut lire ces prophètes de malheur si l’on veut reprendre la main en toute connaissance de cause.

Jacques Munier

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François Flahault : Où est passé le bien commun ? (Mille et une nuits)

« Dans un monde où le politique est dominé par les puissances économiques et financières, et où le toujours plus de la croissance s’impose comme une fin en soi, la seule référence non économique qui subsiste est celle des droits individuels. La référence au bien commun a été évacuée. Des millions de citoyens, pourtant, continuent de s’en soucier. Encore faudrait-il qu’émerge une conception renouvelée du bien commun. Et que celui-ci reprenne sa place dans les préoccupations des politiques. François Flahault interroge le fondement des droits de l’homme. Il montre comment le progrès des connaissances anthropologiques apporte ce qui leur manque pour penser le bien commun. La vie sociale apparaît ainsi comme le lieu d’être de chacun d’entre nous, l’indispensable poumon de la vie individuelle. La fragile coexistence des humains repose largement sur les biens communs ou biens collectifs (au pluriel) dans lesquels se concrétise le bien commun (au singulier). Cependant, leur importance, ainsi que leur diversité naturelle et culturelle, matérielle et immatérielle, reste sous-évaluée au regard des biens marchands. Comment la lutte politique peut-elle faire évoluer les rapports de force dans un sens favorable au bien commun? L’auteur montre qu’il est possible de s’inspirer d’un autre modèle que ceux dont, plus de vingt ans après la fin de la guerre froide, nous sommes encore tributaires. »

Présentation de l’éditeur

Tarik Tazdaït & Rabia Nessah : Le paradoxe du vote (Editions EHESS)

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« Constatant l’échec de toutes les tentatives pour élaborer une science du comportement électoral, les auteurs visent à répondre à cette question : «Pourquoi les gens votent ?».

Pourquoi les citoyens votent-ils ? .N’est-il pas irrationnel pour un individu agissant selon son propre intérêt de se déplacer aux urnes quand les bénéfices qu’il peut en escompter sont indépendants de sa contribution ? En effet, l’arbitrage coût-bénéfice montre qu’il est préférable pour un citoyen de s’abstenir afin de profiter des avantages de l’élection sans en supporter le coût associé. C’est ce qui est communément appelé le paradoxe du vote. Afin de lever ce paradoxe, plusieurs arguments aussi divers que le sens du devoir, la pluralité politique, l’identification à un candidat, et bien d’autres encore ont été avancés. Pourtant aucune de ces solutions n’apporte de réponse ferme. Tout l’objet de cet ouvrage est de reprendre certaines des explications formulées et d’en cerner les limites, aussi bien dans leur cohérence interne que dans leur adéquation avec les données empiriques. Il s’agit de voir en quoi ce qui, en apparence, paraît être une solution acceptable ne l’est pas quand elle est formulée en termes de choix rationnel. Ainsi, l’ouvrage s’articule autour d’un va-et-vient entre une problématique (le comportement de vote) et une méthodologie (le choix rationnel) en montrant comment la problématique met en lumière les limites et les avantages de la méthode et, inversement, comment la méthode met en valeur les spécificités du comportement de vote et la difficulté à le saisir. »

Présentation de l’éditeur

Revue Lignes N°41 Dossier Ce qu’il reste de la politique Enquête mai 2012-mai 2013

Un premier bilan du « changement » promis après un an d’exercice du pouvoir. La revue, qui avait publié il y a un an une grande enquête sur le vote : Non pas voter pour qui mais pourquoi voter, revient avec les mêmes auteurs sur la question du politique

Contributeurs: Michel Surya, Jean-Loup Amselle, Étienne Balibar, Véronique Bergen, Gérard Briche, Jacques Brou, Robert Cantarella, Cécile Canut, Hervé Carn, Philippe Corcuff, Jean-Paul Curnier, Yves Dupeux, Éric Fassin, Mathilde Girard, Philippe Hauser, Alain Hobé, Pierre-Damien Huyghe, Olivier Jacquemond, Alain Jugnon, Michael Löwy, Francis Marmande, Gérard Mauger, Luiz Fernando Medeiros de Carvalho, Alain Naze, Bernard Noël, Plínio Prado, Pierre Sauvêtre, René Schérer, Christiane Vollaire, Mario Tronti

« Du discours du Bourget à celui de Châlons-en-Champagne, puis aux vœux présidentiels du 31 décembre 2012  ; du souci prétendu des classes populaires (dont avaient témoigné les visites à Florange et Petit-Couronne par exemple), à l’alignement sans reste sur les préconisations du Medef  ; d’une volonté manifestée de justice sociale (après la violence sarkoziste) à la politique de compétitivité ou de redressement, comme on voudra  ; de la renégociation annoncée des accords passés avec les instances économiques internationales à la ratification du pacte de stabilité  ; de la dénonciation de l’ancienne politique anti-immigrés et sans-papiers au maintien des statistiques des expulsions  ; de l’indignation affichée contre les violences faites aux Roms à l’application d’une politique en tout point (buts et méthodes) identique… Inutile d’entrer davantage dans le détail des revirements de l’ancienne opposition devenue majorité, de sa formidable volte-face : tout le monde les a en mémoire. Ce qu’il reste de la politique voulant ici dire : ce qu’il reste de la politique d’État ? Rien, selon toute apparence – opinion qu’on a déjà volontiers soutenue ici, mais que rien bien sûr n’oblige de partager.

Une question en résulte-t-elle (le titre ne se présente pas exactement comme une question)  ? Celle-ci, peut-être  : que reste-t-il alors de la parole politique, de la promesse qu’elle constitue, du contrat qu’elle passe  ? Et cette autre, qui en dépend  : que vont pouvoir encore en attendre ceux qui ne veulent pourtant pas entièrement en désespérer  ? Celle-là, enfin  : qui va pouvoir dorénavant se prévaloir de la possibilité d’un véritable « changement », et du seul possible (on ne le pressent que trop)  ?

Il s’agit aussi, on l’aura compris, d’établir un premier bilan du « changement » promis après une année d’exercice du pouvoir. À peu d’exceptions près, la question en a été ici posée à ceux qui avaient déjà répondu, il y a un an environ, à l’enquête précédente  : « Non pas  : voter pour qui  ? Mais  : pourquoi voter  ? » Façon pour Lignes de mesurer si l’expérience de l’alternance (du « changement ») a conforté l’avis de ceux qui montraient des réticences à voter ou a fait changer d’avis ceux pour qui ces réticences devaient être écartées (mais, on s’en souvient, des nuances nombreuses étaient apparues dont l’incidence se ressent encore ici). On notera que les réponses qui suivent ont toutes été apportées avant qu’éclate l’affaire dite Cahuzac. Avant donc que la crise morale (ainsi que la presse s’entend à la qualifier) se soit ajoutée à l’aggravation de la crise économique, sociale et politique. L’enjeu de cette enquête ne s’en trouve cependant pas sensiblement modifié.

Michel Surya

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