LE DIRECT

Torturer à l’antique / Revue Chimères

7 min
À retrouver dans l'émission

Torturer à l’antique . Supplices, peines et châtiments en Grèce et à Rome. Textes réunis et présentés par Guillaume Flamerie de Lachapelle (Les Belles Lettres) / Revue Chimères N°78 Dossier Soigne qui peut (la vie) (Erès)

chimères
chimères
torture
torture

Le grand Platon le disait déjà : « celui qui a le souci de punir intelligemment ne frappe pas à cause du passé – car ce qui est fait est fait – mais en prévision de l’avenir ». Et Sénèque, s’interrogeant lui aussi sur la finalité de la peine, destinée à guérir le coupable de ses vices et à servir d’exemple, se demande même s’il ne vaudrait pas mieux, parfois, s’abstenir de sévir pour parvenir à ce résultat. « Les délinquants eux-mêmes – dit-il dans son traité De la clémence – il te sera plus facile de les corriger avec une punition moins dure, car il donne meilleur soin à la conduite de sa vie celui qui a encore quelque chose à perdre ». Pourtant l’esprit de vengeance a longtemps animé l’administration de la justice, avec des châtiments corporels destinés autant à marquer son impitoyable empreinte sur les corps qu’à frapper les imaginations, et l’idée de rédemption, à fortiori de réinsertion, restera étrangère à l’application des peines jusqu’à une période récente. Amputations, bastonnades, empalement, lapidation, brûlures, arrachement des membres avec ou sans scie, et j’en passe, le terrible catalogue proposé par cette anthologie de textes de l’Antiquité témoigne d’une ingéniosité qui, pour autant qu’elle ait inspiré les siècles suivants, ne semble pas avoir été surpassée.

Dès ces hautes époques, cependant, des questions déjà modernes ont été posées par des esprits libres, on l’a vu pour les châtiments, mais aussi à l’encontre de la question , l’usage de la torture en vue d’obtenir des aveux. On trouve chez Aristote ou chez Sénèque l’expression de doutes comparables à celui qui habite La Bruyère lorsqu’il affirme que « la question est une invention merveilleuse et tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui est né robuste ». Un contemporain de Virgile, Publilius Syrus, ne dit pas autre chose dans cette maxime : « La souffrance pousse même les innocents à mentir ». En principe, la question ne s’applique qu’aux esclaves, aux brigands ou aux marginaux et pas aux hommes libres, aux citoyens, sauf dans le cas des crimes les plus graves, c’est-à-dire des crimes contre l’Etat. Sinon, on mettait souvent un esclave à la question par procuration , en quelque sorte, dans le but de lui faire avouer la faute de son maître, comme dans cet extrait des Grenouilles d’Aristophane : « Prends mon esclave que voici, mets-le à la question et, si jamais tu me trouves coupable, mène-moi à la mort ». « Attache-le à une échelle, suspends-le, donne-lui du fouet à pointes, écorche-le, tords-lui les membres tu peux encore lui verser du vinaigre dans les narines, le charger de briques, tout le reste seulement ne le frappe pas avec des poireaux ou de la ciboule nouvelle. » Une délicate attention, et une compassion affichée, en somme…

Dans la nomenclature des délits et des peines, l’adultère occupe une place de choix qui reflète l’importance de la famille, cellule de base de la société antique. L’incrimination concerne bien évidemment les femmes uniquement, ainsi que leur amant, le pater familias ayant comme on sait pratiquement tous les droits. En particulier celui de mettre à mort les fautifs sans encourir de poursuites s’ils étaient pris sur le fait. Une variante édulcorée du châtiment consistait à humilier la femme en l’exposant aux regards de tous juchée sur un âne, sans doute à cause de l’appétit sexuel que les Anciens prêtaient à l’animal. Plutarque précise que la malheureuse passait alors « le reste de sa vie dans le mépris, avec le surnom de celle qui monte un âne ». A l’amant était réservé un autre genre de douloureuse humiliation, en vertu du principe selon lequel « celui qui a commis une faute en pratiquant une pénétration est à son tour lui-même pénétré ». Dans un langage euphémisé et empreint de dignité l’auteur de l’anthologie, Guillaume Flamerie de Lachapelle, évoque « l’intromission d’un poisson dans le fondement de l’amant », et le poète Catulle, s’en prenant à un rival le sans retenue menace dans ces termes : « On t’écartera les jambes et par la porte ouverte on fera courir les raiforts et les mulets ». On peut noter qu’à la symbolique halieutique s’ajoute ici, à nouveau, la référence légumineuse.

« Les Romains étaient-ils sévères ? – se demande Vauvenargues. N’exila-t-on pas Cicéron pour avoir fait mourir Lentulus, manifestement convaincu de trahison ? Le Sénat ne fit-il pas grâce à tous les autres complices de Catilina ? Ainsi se gouvernait le plus puissant et le plus redoutable peuple de la terre et nous, petit peuple barbare, nous croyons qu’il n’y a jamais assez de gibets et de supplices. » L’indignation a des accents singulièrement modernes, mais le moraliste semble oublier la fin cruelle de Cicéron, victime de la réconciliation entre Octavien, qu’il avait défendu, et Antoine, qu’il avait attaqué dans ses Philippiques . De l’orateur célèbre, la tête et les mains tranchées seront exposées sur le forum. A part ça, Vauvenargues n’a pas tort. A Rome, comme à Athènes, la plupart des délits et des crimes étaient sanctionnés par une amende ou des coups. L’exil remplaçait souvent la peine de mort et la prison ne faisait pas partie de l’arsenal pénal, sauf pour les vestales qui avaient dérogé à leur vœu de virginité. Celles-là étaient emmurées vivantes et Plutarque précise qu’elles disposaient d’une petite provision de nourriture, « comme si – je cite – on avait eu scrupule à faire mourir de faim une personne qui a été consacrée aux plus hautes fonctions religieuses ».

Pour satisfaire tous ceux dont l’imagination morbide s’enflammait à l’évocation des supplices, les écrivains de l’Antiquité avaient leurs barbares, notamment les Perses, réputés pour leur terrible cruauté. On trouvera également dans le livre la recette du ragoût d’enfants à la mode thrace. Pourtant certains empereurs, comme Caligula ou Tibère n’avaient rien à envier aux satrapes. Et Néron ouvrira au public son jardin des délices, dont les sanglantes saynètes étaient assurées par les chrétiens.

Jacques Munier

Revue Chimères N°78 Dossier Soigne qui peut (la vie) (Erès)

« Quand le management se fait toujours plus envahissant, quand le soin/traitement vise des chaînes toujours plus courtes et des tactiques toujours plus adaptatives, le renouveau de la catégorie du soin/souci (ou care), est un signe d’espoir et peut-être de ralliement.

Si du moins il ne se réduit pas à désigner un espace d’assistance dévalorisé, caritatif ou domestique, auquel seraient assignés certains et surtout certaines.

Pour rendre visibles les moindres gestes d’invention du quotidien qui font que les existences trouvent consistance tenable, pour exprimer la présence à soi et à l’autre qui seule permet de penser ce que nous faisons sur nos terrains respectifs, mais aussi en partie pour articuler le plus intime, les communications non-verbales ou pathiques, l’espace du dire vrai dans l’amitié et le rapport à soi, et le plus public, soit la reconstruction d’un espace commun vivant.

Ce numéro accueille des expériences cliniques, artistiques, sociopolitiques, ainsi que des tentatives de conceptualisation, permettant de baliser un champ prospectif du soin-souci comme ouverture éthico-esthétique et éthico-politique.

Champ initié par la rencontre de l’interpellation winnicottienne de la cure et des politiques de santé par un taking care issu des soins primaires materno-infantiles ; le prendre soin de la psychothérapie institutionnelle et la « fonction soignante diffuse qui engage la responsabilité collective ; la mise en avant des gestes d’étayage fondamentaux tant par l’économie politique féministe ou écologiste que par la philosophie des « arts de faire », qui les relie au point suivant ; les esthétiques de l’existence mises en avant par la philosophie contemporaine comme écart vis-à-vis de la volonté de savoir et de maîtrise du vivant ; les recherches scientifiques et cliniques sur les problématiques de l’attention, de l’empathie, de la communication sensorielle et affective, qui réhabilitent les données sensibles dans la pratique soignante et dans une écologie mentale globale.

Entre ces différents fils, se tisse la trame d’un espace d’attention opposable à la négligence néolibérale, mais aussi peut être à ce que Bateson nomme des erreurs épistémologiques qui continuent d’entraver notre acheminement individuel et collectif vers le soin, c’est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble. »

Valérie Marange

Au sommaire

POLITIQUE

Anne Perraut-Soliveres, Attention, fragile...

Jean-Pierre Martin, Soin et (des)institutionalisation

Max Dorra, Leçons de solitude.

CLINIQUE

Noelle Lasne, Le contrat

Pierre Delion, La représentation d'autrui dans le développement du petit d’homme

Marie-Jeanne Gendron, D’un corps à l’autre, de l’odeur à la parole

Blandine Ponet, La voie matérielle

Anne Brun, Les médiations thérapeutiques dans les cliniques de l'extrême

Chantal Lheureux-Davidse, De l'agrippement sensoriel à la métaphore partagée dans la clinique de l'autisme

Isabelle Ginot, Écouter le toucher

CONCEPT

Erin Manning , Vivre dans un monde de textures

Brian Massumi, Reconnaître la neurodiversité

Carla Bottiglieri, Soigner l’imaginaire du geste : pratiques somatiques du toucher et du mouvement

Michelle Ducornet, Penser de tout son corps

Josep Rafanell i Orra, Habiter. Quelques notes

TERRAIN

Monique Selim, Violence, folie et réhabilitation imaginaire à Canton

Clara Novaes, Olivier Taïeb, Marie Rose Moro, L'expérience urbaine de l'ayahuasca au Brésil

Michael Querrien, La qualité d’une démarche de soin

FICTIONS

Annie Vacelet-Vuitton, La nuit du Pangolin

ESTHETIQUE

Virginia Kastrup, Bergson, l’attention et les aveugles

Olivier Derousseau, Chagrin

Christophe Boulanger, Les victimes mortes se vengent très bien…

Fred Périé , Sans titre, à...

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......