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Tsiganes, musique et empathie / Revue Gradhiva

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Filippo Bonini Baraldi : Tsiganes, musique et empathie (Editions MSH) / Revue Gradhiva N° 12 Dossier La musique n’a pas d’auteur

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Bien qu’il n’y ait pas en Transylvanie de mots spécifiques pour dire l’émotion exprimée en musique, comme la saudade pour le fado, le tarab pour la musique arabe, le hâl pour les persans ou le duende pour les Gitans flamencos, les Tsiganes de cette région de Roumanie accordent une grande importance à l’empathie qu’elle peut déclencher, et ils lui confèrent même une valeur esthétique. « La bonne musique est celle qui fait pleurer », dit-on volontiers, et c’est vrai pour les spectateurs comme pour les musiciens. « La terre se brisait sous tes pieds… Tu pleurais tout entier… T’en pouvais plus » commente Csangalo à l’auteur pour décrire l’efficacité émotionnelle d’une musique digne de ce nom. Filippo Bonini Baraldi a étudié la valeur sociale et symbolique de ce partage des émotions dans la musique au cours des nombreuses occasions où il se produit : banquets ou fêtes diverses, mariages et funérailles. Et bien qu’il existe un répertoire spécifique dévolu à l’expression de la tristesse, c’est davantage une qualité humaine d’empathie, une manière d’être que les Tsiganes perçoivent comme leur étant propre qui assure selon eux cette efficacité émotionnelle et qui, cette fois, a un nom : être milos , c’est être à la fois généreux, sensible, empathique, et comme beaucoup de vocables culturellement investis, il peut avoir de nombreuses occurrences et une grande extension sémantique : milos , mila peuvent être dits par leur proches à la personne disparue lors des funérailles. Perdre un être cher, c’est comme perdre sa mila : « Tu étais ma mila », ou bien « Tu n’as pas de mila pour nous ? » au sens d’un reproche affectueux adressé au défunt – tu n’as pas pitié de nous ? – ce sont des lamentations qu’on entend très souvent au cours de ces veillées funéraires saturées de musique qui accompagnent le mort jusqu’à l’aube deux jours durant et pendant lesquelles les femmes, selon l’expression consacrée, « pleurent à pleine bouche ».

Il existe bien un répertoire lié à l’expression de la tristesse, qui est désigné par ce terme : jale , qui signifie tristesse ou chagrin en romanès, la langue des Tsiganes de cette région. Techniquement, il se définit par un rythme non mesuré et irrégulier, plus proche des mouvements de l’âme que du balancement du métronome, ainsi que par un swing bien particulier, dû à une subtile désynchronisation entre mélodie et accompagnement, et enfin par la douceur – dulceata – qui est autant une qualité du musicien que de son interprétation. Celui qi en manque ne fera pas pleurer mais plutôt rire, ce qui est aussi une forme d’empathie, mais pas celle visée en l’occurrence. Car en fait tout est là. Le répertoire jale n’est qu’un moment, sans doute plus marqué, de cette empathie douloureuse qui est recherchée comme la forme de communication propre à la musique. Elle ne se produit pas forcément en fonction du registre musical, elle peut naître d’une mélodie oubliée mais foncièrement liée à un souvenir marquant, une chanson qui identifie une personne, un moment heureux ou malheureux. Et elle est tout simplement la trace portée d’une belle musique, sa valeur esthétique et ciblée, soit en direction d’un individu, comme au cours des banquets où les musiciens vont jouer tel morceau à l’intention d’un convive en particulier parce qu’ils savent que c’est « le sien », soit à destination d’un public, en concert, comme à Montreuil, à l’instigation de l’ethnomusicologue, alors que les spectateurs statiques ne renvoient aucun signe d’empathie et moins encore de frémissement des corps préludant à la danse. Les musiciens cherchent alors sans relâche à comprendre « ce qu’il faut », « ce qui fonctionne » pour ouvrir les cœurs.

Faire résonner l’âme des convives ou du public est l’objectif affiché des muzicant . Mais c’est d’abord la leur qu’ils veulent émouvoir. Le « choc » émotionnel postulé est avant tout une affaire de professionnels : il s’agit de faire « couler les larmes dans le violon ». Et alors, même aux occasions les plus festives, bals ou mariages, naissances ou banquets, quelque chose monte à la tête et au cœur, c’est la suparare , un « déchirement affectif », une désolation dont l’objet, confusément pressenti et exprimé est lié à l’intime, à la famille, au souvenir. « C’est ma famille qui pleure, pas moi ». Ou bien encore Csangalo à l’ethnologue : « il te vient à l’esprit combien tu as souffert, combien tu as travaillé, et alors tu as envie de jouer. Ou tu te souviens de ce qu’on subi tes parents, il y a cinquante ans ou vingt ans. Quand tu joues ça te vient à l’esprit et alors tu joues avec ton cœur et ça te fait pleurer ». L’auteur cite l’ethnomusicologue Jean During, qui définit la nostalgie comme « un désir tendu vers le passé », « une façon de vivre plus intensément l’instant dans la mémoire ou dans la représentation d’un passé, de vivre la présence dans l’absence et réciproquement ». Et lorsqu’on sait que les Tsiganes étaient réduits en esclavage en Roumanie jusqu’à la moitié du XIXème siècle et qu’ils sont toujours en butte à l’ostracisme et à la discrimination, on pense au blues des noirs américains.

Même entre eux, de retour des fêtes au matin dans la vieille Dacia qui les ramènent à la maison, les musiciens versent de chaudes larmes en jouant pour le plaisir, mais aussi pour répéter et assimiler des airs glanés auprès des convives qui les ont chantés ou sifflotés pour eux. Paradoxalement, c’est après avoir « abattu le mariage », comme on abat du travail, selon leur expression, que les partenaires, tout en prolongeant la fête pour eux-mêmes s’offrent une séance de répétition. C’est là que la mila – générosité, sensibilité, empathie –délivre tout son duende , sa magie propre et sa signification communautaire. Jusqu’à épuisement, quand les musiciens finissent par s’endormir sur leurs instruments dans la cour d’une de leurs maisons.

Jacques Munier

Revue Gradhiva N° 12 Dossier La musique n’a pas d’auteur

Il s’agit dans cette dernière livraison de tenter une ethnographie du droit d’auteur et du copyright, lequel a beaucoup évolué puisqu’il était au départ prévu pour réguler une industrie particulière : l’édition et le commerce des livres, en attribuant un privilège temporaire d’impression. Aujourd’hui il s’applique aussi bien aux films, à la musique ou aux logiciels qu’aux étiquettes de boites de conserve, et son équivalent français, le droit d’auteur, a de son côté également évolué. Pierre-André Mangolte analyse ces évolutions à la lumière de la comparaison entre copyright et propriété intellectuelle

Et Victor Stoichita, auteur notamment d’un livre sur la musique et la malice dans un village tsigane de Roumanie intitulé Fabricants d’émotions , revient sur les rapports de ruse et d’appropriation de la musique entre musiciens tsiganes

« Un air appartient à ceux sur qui il produit de l’effet » (Filippo Bonini Baraldi : Tsiganes, musique et empathie (Editions MSH)

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