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Un chagrin d’amour peut aider à grandir / Revue Critique

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Bruno Humbeeck : Un chagrin d’amour peut aider à grandir (Odile Jacob) / Revue Critique N° 797 Dossier Aimer, hier et aujourd’hui

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« Seuls les chagrins d’amour nous sauvent de l’oubli », disait Roger Caillois, désignant par là l’étonnante faculté de ce type d’émotion pour activer les ressources de la mémoire immédiate, et produire du souvenir, aussi bien. Proust, qui s’y entendait, le disait à sa manière : « Les idées sont des succédanés des chagrins ». C’est cette situation paradoxale mais riche de potentialités qu’explore l’auteur, psychopédagogue et spécialiste des situations de rupture.

Encore faut-il distinguer : s’il est vrai qu’il y a dans toute rupture amoureuse un retour du refoulé enfantin et des réminiscences plus ou moins brutales de l’angoisse puérile de l’abandon, la nature du chagrin et les potentialités qu’il développe sont différentes suivant qu’il s’agit du premier d’entre eux, éprouvé dans l’enfance et sur la scène en partie ludique de l’apprentissage des comportements, ou qu’il s’agit de l’amour-passion entre adultes, ou encore de l’amour-attachement qui lui succède en général. Dans le premier cas, celui des adolescents, l’histoire d’amour vient prendre place dans un cadre de référence partagé par le groupe des pairs et souvent inspiré par la culture commune, cinématographique ou télévisuelle. Autant l’amour va se dérouler suivant ce schéma narratif où intervient le coup de foudre comme stéréotype, les dépits ou jalousies suscités sur son passage, les petites manigances pour se retrouver, autant la rupture et le chagrin qu’elle occasionne vont également se situer dans cette sorte de scénario et, nous dit l’auteur, ainsi « intégré dans une histoire de référence, il se métabolise le plus souvent sans fracas dans un récit qui prend sens socialement parce qu’il ne donne pas à celui qui le vit un sentiment de rupture identitaire ». Ce type de récit trouve alors tout naturellement sa place dans les conversations des ados, où il vient enrichir le stock des histoires que l’on se raconte à la récré, développant l’intelligence émotionnelle, c’est-à-dire « la capacité à reconnaître et à réguler les émotions ».

A l’âge adulte, les choses sont assez différentes. On distingue en général l’amour-passion de l’amour-attachement. Tomber amoureux, l’expression indique le mouvement d’une chute, d’un bouleversement et avec le sentiment d’un commencement le risque d’une métamorphose, alors que l’amour-attachement vient au contraire consolider dans la durée le profil d’une identité de couple. Du coup les conséquences d’une rupture seront très différentes dans l’un et l’autre cas. Dans le premier cas l’individu est comme « abattu en plein vol », le processus de construction identitaire est brutalement interrompu, le laissant comme suspendu au dessus du vide. Dans l’autre cas, c’est le rapport au monde qui vacille, le sens commun d’une relation établie sur la durée qui s’envole en fumée, laissant littéralement place au non-sens. Et dans les deux cas l’effet d’une douloureuse dissonance cognitive dont l’auteur invite à finalement tirer parti. Guérir, et grandir, selon lui, c’est alors tenter de réduire l’écart entre la manière dont on se représente le monde et ce que les événements qui s’y produisent nous apprennent lorsqu’ils nous heurtent de plein fouet. Une telle expérience s’inscrit dans la mémoire et l’augmente d’une disposition renouvelée à l’inattendu, voire l’inespéré. C’est pourquoi Lacan soutenait qu’on « ne guérit pas parce qu’on se remémore, mais qu’on se remémore parce que l’on guérit ».

Jacques Munier

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Shakespeare : « L’amour est une fumée faite de la vapeur des souvenirs »

Revue Critique N° 797 Dossier Aimer, hier et aujourd’hui

La mise en perspective d’une histoire des sentiments révèle bien une évolution de la signification sociale de l’amour, mais si l’on en croit les poètes, celui-ci a également une valeur universelle et éternelle. « Qu’importe que son gilet jaune soit passé de mode – nous dit Philippe Roger dans sa présentation – si les souffrances du jeune Werther sont encore les nôtres ». Barbara Carnevali revient sur le livre d’Eva Illouz « Pourquoi l’amour fait mal », sur l’expérience amoureuse dans la modernité, qui montre que si la douleur et le mal d’amour ont longtemps été exaltés par le christianisme et le romantisme, ils sont devenus honteux et dévalorisants à l’époque du capitalisme, et le désir non partagé, autrefois exalté par l’amour courtois, est devenu un signe d’échec. Sfigati , dit-on en italien pour désigner les losers , les perdants, ceux qui n’ont pas accès au marché du sexe.

Sfiga : la poisse, ça colle

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