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Un ethnologue au Gilân / Revue Les Cahiers européens de l’imaginaire

6 min
À retrouver dans l'émission

Christian Bromberger : Un autre Iran. Un ethnologue au Gilân (Armand Colin) / Revue Les Cahiers européens de l’imaginaire N°5 Dossier Manger ensemble (CNRS Editions)

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Le Gilân, c’est cette petite province qui borde la mer caspienne, au nord du pays, là où l’austère plateau iranien s’affaisse et descend vers un jardin verdoyant et opulent où poussent toutes les variétés d’arbres fruitiers, dont de nombreuses originaires de cette région du monde, comme la vigne, qui ici n’a jamais été domestiquée, ainsi que tous les légumes, les différentes variétés de fèves et autres haricots, les plantes et herbes aromatiques. Autrefois la région était spécialisée dans la production de la soie, de l’élevage du vers à soie à la confection du filé et aujourd’hui la culture du riz a pris la relève, une vingtaine de variétés différentes, ainsi que le tabac, le thé, les oliviers et les agrumes. C’est dans le sud de la région, plus montagneux que le cinéaste Abbas Kiarostami a réalisé quelques uns de ses chefs-d’œuvre et là aussi qu’Asghar Farhadi, plus connu en France pour Une séparation , a tourné À propos d’Elly , avec la sublime Golshifteh Farahani. Jardin se disait paradis dans une ancienne langue perse, l’avestique, d’où le mot est venu jusqu’à nous et c’est bien ainsi qu’il est décrit par les voyageurs, ce luxuriant rivage de la Caspienne.

Et ce sont les mêmes qui décrivent un univers de miasmes et de fièvres, détrempé par les pluies, un enfer palustre dont l’atmosphère de serre chaude fait instantanément rouiller tout objet métallique. Le Chevalier Chardin observe que les gens du pays ne portent « guère d’autres armes que des haches, parce que la rouille attache les épées au fourreau et parce que les arcs sont trop mous et trop lâches ». Le Britannique Hanway évoque l’extrême humidité de la terre et de l’air, au point « qu’une montre peut difficilement continuer à fonctionner ». D’autres dressent la liste des parasites et des insectes, comme les terribles taons dont la prolifération l’été rend les animaux fous. Et le consul russe à Rasht, la capitale de la province, rapporte ainsi les propos des habitants du Gilân illustrant le contraste entre leur pays et le reste de l’Iran : « Si vous vous trouvez sur le mamelon d’une de nos montagnes, votre personne se dédouble. Cette moitié de votre barbe qui est tournée vers nous sera moite et sentira le parfum de nos fleurs, tandis que l’autre moitié se maintiendra sèche et poudreuse comme les chardons de ces déserts qui s’étendent derrière nos montagnes. »

C’est pourquoi Christian Bromberger, qui arpente la région depuis des décennies, en est venu à la surnommer « l’Iran à l’envers », car tout la distingue de la nation, pourtant dotée d’une belle diversité ethnique, à laquelle elle se rattache in extremis . Cette différence fait des Gilâni la cible favorite des blagues des Iraniens du plateau, Téhéranais et autres, comme les Belges en France ou les Ecossais en Grande-Bretagne. Elles occupent une place de choix sur le jokestân , un site iranien de blagues récemment ouvert sur Internet. Beaucoup portent sur leur alimentation de « mangeurs de têtes de poisson », nous y reviendrons, mais la plupart stigmatisent des traits de caractère diamétralement opposés à ceux des autres iraniens, du moins dans la représentation ostentatoire qu’ils se font d’eux-mêmes et des autres. Ainsi les hommes apparaissent indolents et peu vaillants, les femmes frivoles et volages. L’une de ces blagues raconte qu’un « Rashti », comme on les appelle en Iran du nom de leur capitale Rasht, arrivant chez lui voit sa femme au lit avec un homme. Il sort son pistolet et menace de tirer sur l’intrus, qui accepte la sentence. Le Rashti se ravise alors et déclare : « je te vois venir, tu veux que je tire pour pouvoir ensuite aller porter plainte à la police ». On prétend aussi qu’au début de la Révolution une grande manifestation se rassembla sur la grand-place de Rashti, dont le slogan, scandé avec ardeur, était « Ou bien le Chah ou bien Khomeiny ! ».

D’autres signes forts illustrent ce que Christian Bromberger désigne comme « le monde à l’envers » que constitue pour les Iraniens le mode de vie des Gilânis. C’est par exemple la maison ouverte au regard et non pas fermée sur des murs extérieurs, pas de pièce réservée aux femmes, lesquelles portent rarement le tchador, sauf pour sortir en ville et pas de police des mœurs pour les coiffer comme Dieu le veut, un sens de l’honneur qui provoque moins de violence que dans le reste du pays et une organisation qui n’est pas fondée comme dans les sociétés à vendetta sur une sourcilleuse endogamie et sur des groupes de parenté qui s’opposent dans un contexte de rareté des biens de subsistance. Cette prédominance de l’ouvert sur le clos est un schème qui inspire aussi bien les conceptions architecturales ou vestimentaires que les relations sociales. Par ailleurs, les paysans du Gilân entretiennent avec le monde végétal et animal, d’où ils tirent leurs ressources, des relations – je cite « empreintes de délicatesse, de minutie, d’attention » qui reflètent leur manière de traiter autrui au quotidien. Le bœuf, artisan essentiel de la production agricole, est l’objet de toute une série de rituels inauguraux au seuil du printemps, comme la dite « poignée du bœuf », la dernière poignée de riz récoltée à la moisson précédente et qu’on conservait suspendue dans la pièce principale de la maison qui est offerte à l’animal en signe propitiatoire. Et Christian Bromberger se souvient encore de cette vieille femme qui s’indignait devant l’abattage d’un arbre par des cantonniers qui voulaient élargir la route de quelques dizaines de centimètres, un orme de Sibérie dont la sève rougeâtre se répandait sur le sol.

Noruz, le nouvel an iranien, dure 13 jours après le 21 mars, il est donc encore temps de souhaiter une bonne année à nos auditeurs iraniens, Gilâni ou Téhéranais et à tous les autres, notamment Kurdes qui célèbrent l’an neuf avec l’arrivée du printemps, à l’équinoxe.

Et je renvoie les auditeurs au grand entretien réalisé par Marie-Hélène Fraïssé dans son émission Tout un monde avec Christian Bromberger qui raconte dans le détail ses rencontres avec les Gilâni et leur culture matérielle et spirituelle, à retrouver à la page de l’émission sur le site FC.fr

http://www.franceculture.fr/emission-tout-un-monde

Manger, il en est beaucoup question dans le livre de Bromberger, l’alimentation étant un puissant facteur de distinction, pours les Gilânis, en l’occurrence, c’est le riz et non le blé, le poisson et non la viande, le bœuf plutôt que le mouton (animal consensuel des trois monothéismes, alors que le bœuf, le taureau renvoient à des pratiques et des références plus anciennes et païennes)

Jacques Munier

Revue Les Cahiers européens de l’imaginaire N°5 Dossier Manger ensemble (CNRS Editions)

Une livraison copieuse de la revue, c’est plus qu’un dossier, c’est aussi une performance

« La convivialité, le repas et les cérémonies culinaires, l'hospitalité, les politesses et l'appétit, la gourmandise, la cuisson, le cannibalisme et les dévorations, les recettes de cuisine, les saisons et les modes du goût, les climats, les terroirs, la terre fraiche dans la main, les coquelicots sauvages qui poussent sur les vignes cadurciennes, la nature et le vin, les ivresses, les drogues et la perte de soi dans l'autre, l'apéro qui passe dans le sud en regardant baisser la lumière dans un verre de Selosse où bulle l'avenir du monde, tous ces moments, toutes ces images, sont les formes sociétales que nous partageons avec nos auteurs, peintres, photographes, metteurs en scène, graphistes, poètes et tous les autres conteurs d'une année 2013 dédiée à “Manger ensemble”. »

Présentation de l’éditeur

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