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Un inceste ordinaire / Revue Les Cahiers dynamiques

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Léonore Le Caisne : Un inceste ordinaire (Belin) / Revue Les Cahiers dynamiques N°59 Dossier La justice restaurative (Erès)

inceste
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« Et pourtant, tout le monde savait », ajoute le sous titre du livre, un effet de rumeur qui a paradoxalement beaucoup joué pour banaliser le fait dans ce petit village d’Île-de-France. Pendant vingt-huit ans, depuis l’âge de huit ans, elle est violée, battue, torturée par son père qui lui fait six enfants. Lorsqu’il lui arrive de fuguer, les gendarmes la ramènent à la maison. À l’occasion de l’une de ces échappées, un juge pour enfants la place en foyer avant d’ordonner son retour chez son père. Subissant l’emprise psychologique de son bourreau, elle ne dit mot. Mais à la mort de celui-ci, elle se livre au jeune homme qu’elle a rencontré et qui deviendra son compagnon, lequel l’encourage à porter plainte contre sa belle-mère, elle-même complice, coupable de violences graves à son encontre et d’agressions sexuelles sur l’un des garçons nés de l’inceste. À aucun moment les services sociaux, les hôpitaux où elle accouche, l’école où sont scolarisés ses enfants ne s’inquiètent de la situation. Et au village où tout le monde sait, pas un habitant, pas un édile, pas un voisin pour faire un signalement…

C’est cette étrange passivité qui est l’objet des interrogations de Léonore Le Caisne, ethnologue et auteur de deux édifiantes enquêtes sur le monde carcéral, dont l’une sur le quartier des jeunes détenus de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (Avoir 16 ans à Fleury , Seuil). Dans l’introduction de son livre, elle rappelle que 26% des Français connaîtraient au moins une personne victime d’inceste et que malgré ce chiffre important cette question n’est l’objet d’aucun débat public. Ce qu’elle a constaté tout au long d’une année d’observation, non sans effarement parfois ou découragement, c’est que l’inceste n’étant pas « pensé », les habitants ne le « voyaient » tout simplement pas, et le maintenaient à distance dans la sphère privée. Quand elle débarque dans le village après les journalistes alertés par l’annonce du procès, elle bute sur le sujet à l’ordre du jour : la nouvelle équipe municipale issue des élections de mars 2008 qui a renvoyé dans leurs pénates les sortants, représentant les habitants « historiques » – les ruraux soucieux de leur prérogative sur le territoire – au profit des « nouveaux », plus jeunes et plus « urbains ». Au fil des rencontres et des conversations, elle va comprendre que ce conflit larvé constitue le cadre où vient s’inscrire l’insistance et la force du déni de la violence exercée à l’encontre de la victime des années durant. Car il se trouve en outre que le nouveau maire, qui n’est pas originaire du village, a été condamné plusieurs années auparavant pour le meurtre de sa femme à une peine de quatorze ans de prison qu’il a purgée. Mais dans le contexte local, ce crime commis loin du village semble exercer une menace plus lourde que le crime de l’intérieur qui est resté dans l’angle mort.

Tentant de concilier l’événement qui a soudain pris une ampleur nationale et l’accusation de non-assistance à personne en danger portée sur le village par les medias avec leur expérience personnelle et collective, les habitants disent ce qu’ils peuvent et ce peu est révélateur de la banalisation ou de la relégation du fait constitué de viol répété sur mineure par ascendant. Jamais ils ne prononcent le mot fatal d’inceste même s’ils évoquent constamment la rumeur, en relayant le commérage qui fait d’eux, en quelque sorte, des initiés par rapport aux nouveaux venus parfois désignés comme « parvenus ». Prendre la juste mesure de la sexualité du père incestueux et violent aurait mis un terme à ces commérages allusifs, commente la sociologue, mais il aurait fait s’évanouir le pouvoir enivrant qui émane de la connaissance des secrets d’autrui. Le commérage a un indéniable pouvoir socialement intégrateur et du coup – je cite « l’objet du commérage importe alors moins que le commérage lui-même ».

Cette chronique locale d’un inceste « ordinaire » dans un village bien de chez nous a relégué dans le non-dit, le mépris de certains, voire la calomnie, les souffrances d’une jeune femme et des enfants issus du crime perpétré contre elle. L’approche de la sociologue, « objective » et même bienveillante par souci de comprendre, ne les oublie pas mais son enquête ne leur laisse que peu de place, à l’image de ces hommes et femmes qu’elle a écouté avec patience, qui lui ont opposé, chacun à sa manière, une dénégation répétée de l’événement « ordinaire » qu’elle était venue étudier.

Jacques Munier

L’article d’Ondine Millot sur l’affaire, le 9 mai 2007

http://www.liberation.fr/grand-angle/2007/05/09/seule-au-coeur-des-tenebres_92676

CD
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Revue Les Cahiers dynamiques N°59 Dossier La justice restaurative (Erès)

Les cahiers de la Protection judiciaire de la jeunesse

http://www.editions-eres.com/parutions/education-et-formation/cahiers-dynamiques-les-/p3448-justice-restaurative-la-.htm

Elle est assez développée dans les pays anglo-saxons mais tarde à s’installer dans notre pays. Elle ne concerne pas les crimes les plus graves mais semble très adaptée à la justice des mineurs. Elle « permet de réunir autour de l’acte la victime, l’auteur des faits et la société dans un but de responsabilisation, de réparation et de réconciliation », afin de « restaurer un dialogue entre les différents protagonistes ».

« La justice restaurative est un modèle de justice alternatif qui implique les consentements de l’auteur de l’infraction et de la victime. Elle n’est possible qu’en présence d’un tiers qui facilite le dialogue et permet ainsi aux acteurs de trouver un accord sur la réparation. Ce modèle mobilise également la communauté proche pour trouver une solution au conflit créé par l’infraction. Dans la justice des mineurs, il s’est concrétisé dans la mesure de réparation. Cependant, sous l’influence du traitement en temps réel, les réparations indirectes plus rapidement mises en œuvre ont réduit à la portion congrue les réparations directes fidèles à l’esprit de la justice restaurative. À l’heure de la redécouverte de ce modèle de justice, ce numéro montre l’intérêt éducatif qu’il représente dans la pratique pour les mineurs. »

Présentation de l’éditeur

Au sommaire :

Justice restaurative : principes et promesses

Robert Cario

Justice des mineurs et justice restaurative

Une intégration possible et nécessaire

Lode Walgrave et Estelle Zinsstag

Justice restaurative et droit pénal des mineurs

Entre continuité et renforcement de la belle ordonnance

du 2 février 1945

Robert Cario

Justice restaurative à la PJJ

Le destin de la mesure de réparation

Dominique Youf

d e l a r é p a r a t i o n à l a r e s t a u r a t i o n

La réparation pénale

Un embryon français de justice restaurative

Louise Baste Morand

La mesure de réparation

Jérémy et les garçons… à table

Nathalie Sautreau

Itinéraire bis

Khaddouj Mougli

Cadeau de départ à la retraite

Une audience riche en émotions

Jean-Jacques Chauchard, Maël Virat

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