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Un massacre d’Apaches 2 / Revue Noor

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À retrouver dans l'émission

Karl Jacoby : Des ombres à l’aube. Un massacre d’Apaches et la violence de l’histoire (Anacharsis) 2 / Revue Noor , revue pour un islam des Lumières N°1

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Je rappelle les faits : le 30 avril 1871, à l’aube, dans le canyon d’Aravaipa en Arizona, une troupe d’Indiens Pimas, de Mexicains et d’Américains assassinent dans leur sommeil plus de cent quarante Apaches, en majorité des femmes et des enfants. Ce n’était pas le premier et ce ne sera pas le dernier massacre en cette fin du XIXe siècle, qu’on songe par exemple au Massacre de Wounded Knee en 1890, où deux cent cinquante Sioux Lakotas désarmés seront abattus à la mitrailleuse par l’armée américaine. Mais pour l’auteur, celui-ci présente un certain nombre de particularités qui en font un événement révélateur du contexte spécifique de la frontière mouvante de la colonisation, que les historiens américains désignent aujourd’hui par le concept de borderland , une marge où se sont développées des sociétés mixtes et imbriquées et où, qui plus est, l’histoire, dans son mouvement de flux et de reflux a sédimenté des couches superposées de populations d’origines très différentes. La région où le massacre s’est produit appartenait au Mexique jusqu’à son rachat en 1854 par les Etats Unis et les Mexicains, restés sur place pour la plupart, avaient de longue date entretenu des relations pacifiques avec les Indiens Pimas qui étaient notamment devenus leurs alliés dans la lutte contre les Apaches. C’est pourquoi on trouve dans le groupe qui perpétra le massacre des représentants des trois communautés présentes sur ces marges, même si de nombreux Américains s’étaient désistés au dernier moment car l’objectif, le campement indien, était placé sous la protection de l’armée cantonnée dans le fort tout proche portant le nom symbolique de Camp Grant. Ulysses Grant, héros de la guerre de Sécession et qui venait d’être élu Président était en effet l’initiateur de la dénommée « Politique de paix » et il avait nommé au poste de commissaire aux Affaires indiennes un Sénéca du nord de l’Etat de New York, Ely Parker. Pour la première fois dans l’histoire des Etats Unis un Indien allait diriger l’administration chargée des peuples indigènes.

Sur le terrain, cette politique de paix faisait l’objet de toutes les critiques, sur fond de dissension traditionnelle entre l’état fédéral et les populations locales. La seule politique qui semblait adéquate aux colons dans ce domaine était celle de l’extermination. Comme le rappelle Karl Jacoby, « de nombreux Américains d’Arizona s’estimaient victimes du gouvernement fédéral et considéraient assez paradoxalement les Apaches qui avaient subi les campagnes brutales de l’armée comme les alliés de ce même gouvernement ». Lorsque les Apaches d’Aravaipa, épuisés et affamés par leur longue cavale dans les montagnes viennent demander au commandant du fort, le lieutenant Whitman, l’autorisation de s’installer sur la terre de leurs ancêtres, celui-ci la leur accorde en vertu de la nouvelle politique, ce qui soulève une vague d’indignation chez les habitants des villages avoisinants qui redoutent cette présence à leur porte. D’où l’expédition plus ou moins clandestine, d’où aussi la réaction des autorités qui considéraient les meurtres comme la violation d’un accord et même, selon les termes du responsable militaire de la région, le colonel Stoneman, comme « un acte de guerre contre les Etats Unis »

Au terme de l’enquête, un procès eut donc lieu. En tant que témoin à charge, le lieutenant Whitman souligna « l’extraordinaire violence infligée aux femmes et aux enfants apaches ». Le seul Indien Pimas à témoigner évoqua quant à lui le cycle sans fin des raids et des représailles qui opposait son peuple aux Apaches. Les autres prévenus, Mexicains ou Américains, tentèrent d’établir un lien entre toute une série de meurtres et de vols dans la région et les Apaches de Camp Grant. Le juge exempta les uns et les autres de toute inculpation formelle, s’en remettant aux traditions guerrières des Indiens et invoquant l’autodéfense pour les Mexicains et les Américains. Il ne fallut que dix-neuf minutes aux jurés pour rendre un verdict d’acquittement. Mais on ne vit aucun Apache assister à l’événement censé rendre justice aux victimes, pas même en qualité de témoin ou d’observateur.

Face à un tel malheur, la réaction des Apaches est d’ailleurs le silence et la manifestation du chagrin passait davantage par des démonstrations non verbales comme se couper les cheveux ou brûler les biens du proche défunt. Les survivants se préoccupèrent notamment du sort des vingt-neuf enfants capturés lors de l’opération, dès les premiers pourparlers engagés avec l’armée peu après le massacre. Mais on ne parvint à retrouver que six d’entre eux. Les nouvelles de la tuerie ne tardèrent pas à se répandre parmi les autres bandes apaches et nombreuses furent celles qui, redoutant d’être les victimes du prochain massacre, abandonnèrent la réserve de Fort Apache située plus au nord. Les Apaches du canyon d’Aravaipa, qui s’étaient battus pendant plus d’un siècle pour y rester, décidèrent de s’installer sur un site éloigné, sans pour autant renoncer à leurs droits sur le territoire et pour des hommes habitués à couvrir de longues distances d’une seule traite le fait n’avait rien d’illusoire. Mais avec la disparition des enfants dont on avait perdu les traces, c’est aussi une part importante de la mémoire de l’événement qui s’évanouissait. Dans ses efforts pour la reconstituer depuis le point de vue des victimes l’historien ne pouvait que le déplorer, rappelant au passage que durant des siècles les Apaches étaient parvenus avec succès à se soustraire, « aussi bien aux forces armées espagnoles, mexicaines et américaines qu’aux archives historiques des nouveaux venus », illustrant par ce silence les antiques traditions liées à leur instinct de conservation : « effacer toute trace de leurs campements et échapper aux intrus potentiellement menaçants ».

Jacques Munier

Revue Noor , revue pour un islam des Lumières N°1

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