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Un massacre d’Apaches / Revue Ravages

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Karl Jacoby : Des ombres à l’aube. Un massacre d’Apaches et la violence de l’histoire (Anacharsis) / Revue Ravages N° 9 Dossier Tous boucs émissaires

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Une chronique en deux parties, compte tenu de la particularité de l’ouvrage, une magnifique enquête d’ethnohistoire à partir du massacre de plus de cent quarante Apaches, en majorité des femmes et des enfants surpris dans leur sommeil, un carnage connu sous le nom de Massacre de Camp Grant, en Arizona. Ce n’est ni le plus important ni le plus célèbre des massacres qui frappèrent les Amérindiens dans les dernières décennies du XIXe siècle mais il présente la particularité d’être le premier à avoir fait l’objet d’un procès dans le contexte de la « Politique de paix » engagée quelques années auparavant par le gouvernement fédéral, ce qui lui valut un retentissement sans précédent à l’échelle nationale, et d’être ainsi à l’origine d’une importante documentation – rapports officiels, articles de presse, témoignages au cours du procès et récits de toute nature produits à la fois par les protagonistes et les victimes. Car, c’est l’autre particularité importante de l’événement, l’expédition meurtrière a été menée par un groupe d’individus illustrant parfaitement la diversité et la complexité ethnique de cette région frontalière autrefois mexicaine : des colons américains, des Mexicains et des Indiens Pimas, depuis longtemps engagés dans une guerre endémique contre les Apaches. C’est l’occasion pour l’auteur de retracer l’histoire mouvementée de ce que l’historiographie américaine a désigné sous le concept de borderland , qui vient substituer à la notion de frontière celle d’une sorte de marge où se sont développées des sociétés mixtes ou imbriquées, et l’opportunité de renouveler le regard porté par les Américains sur une histoire trop souvent orientée par le mythe de la Destinée manifeste qui a eu tendance à reléguer la violence non moins manifeste de l’expansion coloniale dans ces territoires de l’Ouest occupés par un dense réseau de communautés indiennes et par des descendants de colons mexicains présentant des types ethniques très mélangés.

La méthode employée par Karl Jacoby pour mener son enquête est à cet égard tout à fait novatrice. Le livre est composé de quatre parties qui donnent successivement le point de vue des groupes responsables du massacre d’après leur propre histoire mais également celui des victimes, les Apaches. Et selon le même schéma, il étudie les conséquences de l’événement sur ces différentes communautés, notamment dans le domaine de la mémoire qu’il a suscitée. L’historien n’a pas produit un récit univoque, même respectueux des faits, il a choisi de laisser le lecteur réaliser cette unité, et en tirer lui-même les conclusions ou le sens en référence à la question de la violence dans l’histoire. Ces quatre récits se recoupent d’ailleurs sans se répéter et il est très stimulant intellectuellement d’y observer successivement et non simultanément les trajectoires de chacun des protagonistes impliqués du point du vue de tous les autres pour aboutir au même lieu, le canyon d’Aravaipa, à l’aube du 30 avril 1871. Pour reprendre la citation de Borges placée en exergue : « ce que virent mes yeux fut simultané , ce que j’écrirai sera successif , car le langage est successif ». C’est pourquoi j’évoquerai aujourd’hui les profils des assaillants et demain celui des victimes, ainsi que le déroulement du procès et le travail de mémoire.

L’expédition punitive présentait toutes les caractéristiques d’une opération presque routinière dans le contexte de la conquête de l’Ouest, voire rituelle pour les Indiens qui s’y trouvaient engagés. Ceux-ci étaient nommés Pimas par les anciens colons espagnols, devenus Mexicains, Papagos par les Américains et eux-mêmes se dénommaient O’odham, c’est à dire le « Peuple ». Entrés dès la conquête dans des relations de coopération et de résistance à la fois avec les colons et les missionnaires, ils pratiquaient une forme de guerre très ritualisée contre ceux qu’ils appelaient les « Ennemis », c’est à dire les Apaches. On ne sait pas si cette hostilité à l’égard de ceux qui menaient des raids pour leur voler le bétail que les Espagnols leur avaient appris à élever en les sédentarisant préexistait à leur arrivée mais il semble que l’activité guerrière ait toujours eu la même forme : une attaque surprise au petit matin, menée au moyen de massues qui fracassaient les crânes et précédée par plusieurs jours de rituels propitiatoires car ces Indiens considéraient que la guerre libérait des forces dangereuses et devait être contenue dans des limites strictement prescrites. C’est pourquoi celui d’entre eux qui avait tué devait se peindre le visage en noir, à l’image de « la noire folie de la guerre » que désignaient leurs chants rituels, et se tenir quelques jours à l’écart du village pour se purifier par le bain et le jeûne.

Comme à leur habitude ailleurs en Amérique, les Espagnols les avaient largement instrumentalisés pour se défendre contre les tribus hostiles lorsqu’ils arrivèrent dans ces parages du Nord de ce qui allait être le Mexique, et ceux-ci, devenus Mexicains et spécialistes dans la traque et l’extermination des Apaches furent à leur tour enrôlés par les Américains comme éclaireurs lorsqu’ils s’implantèrent dans la région et que l’état fédéral en fit l’acquisition auprès du gouvernement mexicain. C’est exactement la configuration reproduite au cours du massacre de Camp Grant et elle reflétait parfaitement la manière dont les Américains voyaient leur position sur la frontière : surplombant les sauvages au fond du canyon, orchestrant les événements armés de carabines pour dégommer les fugitifs, ils affirmaient leur domination sur les techniques archaïques de la mort donnée à coup de massues.

Pourquoi ce massacre qui s’inscrivait dans une histoire presque routinière de guerre indienne a-t-il été condamné par les autorités fédérales et a fait l’objet d’un procès, c’est ce que je vous raconterai demain

Jacques Munier

Revue Ravages N° 9 Dossier Tous boucs émissaires

Avec la contribution de Georges Marbeck qui revient sur l’exécution d’un bouc émissaire dans un village du Périgord le 16 août 1870, soit moins d’un an avant le massacre de Camp Grant, dans le contexte des défaites devant la Prusse et à trois semaines de la chute du Second Empire, par des partisans de Napoléon III qui reprochent au malheureux d’avoir crié « vive la République ».

Et un entretien fictif avec Voltaire

Esther Benbassa qui s’en prend à l’islamophobie et considère qu’elle apporte de l’eau au moulin des islamistes

Racisme antiblanc, par Tarik Yildiz

Pauvres, par Benjamin Coriat

Et Frédéric Joignot, Ruwen Ogien, Bernard Stiegler…

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