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Une anthropologue dans les agences de notation / Revue Mouvements

7 min
À retrouver dans l'émission

Alexandra Ouroussoff : Triple A. Une anthropologue dans les agences de notation (Belin) / Revue Mouvements N°73 Dossier Un revenu pour exister (La Découverte)

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triple A
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C’est une enquête à bien des égards explosive. Elle éclaire la tendance actuelle du capitalisme financier à se donner pour seul objectif la poursuite de profits toujours plus élevés, en dehors de toute considération industrielle, environnementale et évidemment sociale ou humaine. Elle décrit une mutation dans la nature du capitalisme mondialisé, dont l’existence des agences de notation est à la fois la conséquence et le symptôme. On a beaucoup parlé d’elles ces derniers temps, notamment à propos de la crise des dettes publiques de certains états européens, on sait que leur rôle est d’analyser la solvabilité des entités économiques, états ou entreprises, dans le but d’attribuer une note dont va dépendre l’attitude des investisseurs et le taux plus ou moins élevé des crédits consentis. Tout l’intérêt de l’approche ethnographique est ici de dévoiler les motivations, les intentions sous-jacentes à chacun des acteurs de ce qui apparaît comme un jeu de dupes : d’un côté les dirigeants d’entreprise qui ont tout intérêt à gagner ou à conserver la confiance des investisseurs et sont prêts pour cela à présenter leur bilan sous son meilleur jour de l’autre les analystes financiers qui font peser sur eux une pression constante pour qu’ils appliquent les normes de gestion rationnelle qui éliminent les risques et l’incertitude non mesurable. En poussant son enquête jusqu’au cœur du système, notamment par des entretiens avec les acteurs des deux bords, Alexandra Ouroussoff met en lumière l’abîme d’incompréhension et d’hostilité qui les sépare mais aussi les puissants liens de dépendance qui les unissent.

Le contexte est celui d’une évolution du capitalisme financier vers une élimination du risque, alors que jusqu’à présent celui-ci s’en accommodait comme l’une de ses raisons d’être, notamment dans la perspective de l’innovation, qui par définition n’est jamais assurée de sa rentabilité. Le rôle des agences de notation est d’introduire dans l’entreprise les nouvelles exigences de retour sur investissement garanti par des indicateurs financiers plutôt que par la vie et l’économie réelle des entreprises, les poussant à adopter des stratégies conformes à la vision à court terme des investisseurs. Par exemple vendre leurs actifs immobiliers pour encaisser des liquidités afin d’augmenter leur solvabilité en cas de coup dur, ou licencier du personnel pour réduire la masse salariale et dégager des marges, tout cela pour présenter des bilans solides qui attirent les capitaux. Comme le montre l’anthropologue, le système se mord la queue puisque, du côté des agences de notation la « garantie » dont elles se prévalent pour assurer leur prévision est augmentée par l’apport des capitaux que la note à générée. « La probabilité que la prévision soit exacte – je cite – augmente considérablement grâce au flux continu d’apport de capitaux dans le domaine concerné par la prévision ». En fait, la confiance aveugle des analystes dans leur propre capacité à prédire l’avenir découle « de l’hypothèse selon laquelle les notes elles-mêmes ont le pouvoir de créer un domaine dans lequel la contingence – la distribution du hasard – peut être contrôlée ». Et c’est ainsi que l’un des analystes interrogés par l’auteure peut conclure : « sur quinze ans les entreprises triple A n’ont effectivement représenté que 5% de risque de défaut, tandis que les triple C en ont représenté 70%. Nous avons bien fait notre travail ». Et j’ajoute, en maintenant dans ce qu’ils appellent « la mare aux canards » les moins bien notées. Tout cela a pour conséquence de pousser les entreprises à se concentrer et à orienter leurs activités vers des produits présentant un faible degré d’exposition au risque. Ou, encore une fois, à assurer leur stratégie d’innovation ou d’ouverture de nouveaux marchés grâce à l’accumulation d’un « cash-flow » conséquent, extrait au détriment d’autres investissements.

Cela dit, contrairement à ce qu’ils prétendent, ils peuvent se tromper, comme l’a montré l’affaire Enron (P. 56) ou le fait que les autorités américaines aient décidé, début février, d’attaquer en justice Standard and Poor’s pour avoir sous-évalué les risques de certains produits, à l’origine de la crise financière de 2008.

Soumettre ainsi l’économie réelle des entreprises aux exigences de rentabilité élevée du capitalisme financier ne va pas sans frictions. Alexandra Ouroussoff évoque la « terreur » des cadres dirigeants, même dans les plus grandes entreprises, à la perspective des réunions avec les analystes, de peur de perdre leur note et d’en être tenus pour responsables. D’où la tendance à maquiller les bilans. Comme l’a confié un cadre de l’industrie à l’auteure : « avant nous mentions 20% du temps, maintenant c’est 80% ». Des départements entiers sont consacrés à la production de données destinées à démontrer que les hypothèses des analystes rendent effectivement justice à la réalité, ce qui rend les habillages de bilan très coûteux. Dans le secteur bancaire s’est même instituée une sorte de schizophrénie entre le petit groupe de cadres supérieurs responsables de la stratégie qui s’emploie à masquer les risques réels de ses projections et les gérants de portefeuilles qui, à un autre étage de la même banque, se servent des critères de notation pour déterminer la qualité des placements.

Il faut entendre les appréciations de l’autre camp, celui des analystes, à l’égard des dirigeants d’entreprise, comme l’a fait l’anthropologue, pour saisir le degré de tension que le système engendre. Les patrons sont « négligents », « ils ont une tendance naturelle à être imprudents avec l’argent des autres, à prendre des risques inconsidérés », « ils ne réalisent pas que cet argent ne leur appartient pas, qu’il appartient aux banques et aux actionnaires », « ils ne font pas attention aux chiffres », « si on les écoutait, il n’y aurait jamais de risques », « certains dirigeants sont obsédés par l’idée de construire un empire », « parfois ils nous menacent de dire à la presse à quel point nous sommes stupides ».

Jacques Munier

Ils n’aiment pas les journalistes, c’est ce qui a permis à l’anthropologue de mener une enquête aussi approfondie, parce qu’elle arrivait avec d’autres intentions

Malgré tout les uns et les autres sont tenus par la logique du système

Une nouvelle orthodoxie

Préserver la fiction selon laquelle le risque est calculable

Revue Mouvements N°73 Dossier Un revenu pour exister (La Découverte)

Le revenu universel, la question se pose à nouveau en ces temps de chômage aggravé

Au sommaire

Origines philosophiques du revenu universel

Page 11 à 18

Antonella Corsani Économie et politique du Revenu Inconditionnel d'Existence

Un hommage à André Gorz

Page 19 à 22

Laurent Geffroy Penser le revenu garanti avec Thomas Paine

Page 23 à 27

Paul Ariès Pour un revenu social... démonétarisé

Page 28 à 35

Michel Lepesant Pas de revenu inconditionnel sans revenu maximum acceptable

Comment financer un revenu pour tous

Page 37 à 43

Marc de Basquiat Un revenu pour tous, mais à quel montant ? Comment le financer ?

Micro-simulation de l'allocation universelle en France

Page 44 à 53

Jean-Marie Monnier et Carlo Vercellone Le financement du revenu social garanti comme revenu primaire

Approche méthodologique

Page 54 à 59

Michel Lepesant Considérer ensemble revenu inconditionnel et monnaie locale

Page 60 à 69

Bernard Friot Le salaire universel : un déjà-là considérable à généraliser

La convergence des luttes

Page 71 à 78

« Un emploi, sinon un revenu garanti et décent »

Entretien avec Marc Desplats du Mouvement national des chômeurs et précaires

Page 79 à 82

Samira Ouardi Le revenu universel : outil de lutte féministe ?

Page 83 à 90

Patrick Presse Le revenu universel : une véritable perspective inclusive pour les personnes en situation de handicap

Page 91 à 96

Emmanuel Porte Reconnaître le travail étudiant par le salaire ?

La revendication de l'allocation d'études

Page 97 à 104

Mathieu Grégoire Les intermittents du spectacle

Le revenu inconditionnel au regard d'une expérience de socialisation du salaire

La fin du salariat ?

Page 105 à 110

Denis Vicherat Le travail, sa valeur et la gauche

Page 111 à 121

Quels droits pour un plein accès à la citoyenneté ?

Entretien avec Robert Castel

Page 122 à 129

Chantal Nicole-Drancourt Activation de la protection sociale : un droit à revenu universel de type nouveau ?

Page 130 à 137

Éric Dacheux et Daniel Goujon Allocation universelle et économie solidaire : une alliance au nom de la démocratie

Page 138 à 144

Jean Zin Des « coopératives municipales » pour des travailleurs « autonomes »

Page 145 à 153

Stanislas Jourdan Expérimentations locales : une voie pragmatique vers la mise en place du revenu universel ?

Itinéraire

Page 155 à 174

« De chacun (volontairement) selon ses capacités à chacun (inconditionnellement) selon ses besoins »

Entretien avec Philippe Van Parijs

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