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Une enquête au Rwanda / Revue L’insensé

4 min
À retrouver dans l'émission

Benoît Guillou : Le pardon est-il durable ? Une enquête au Rwanda (Éditions François Bourin) / Revue L’insensé N°12 Dossier Africa

guillou
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La question reste ouverte. À bien des égards le processus de réconciliation entamé, les procédures de plaider-coupable engagées, les situations individuelles que décrit ce livre, avec toutes leurs ambiguïtés, tout cela montre que vingt après le génocide, même si la question du pardon a beaucoup progressé dans les consciences sous la pression des autorités et des Églises, le bilan est pour le moins contrasté et dans l’esprit de nombreuses victimes, notamment celles qui vivent dans les conditions les plus difficiles, ce travail intérieur n’en est aujourd’hui encore qu’au stade de l’amorce. Et comment garantir la pérennité du pardon, alors que si l’on en croit Vladimir Jankélévitch, « Pour pardonner, il faut se souvenir » ? Ancrée dans le contexte local d’une bourgade proche de Kigali – Musha – l’enquête de Benoît Guillou illustre l’extrême diversité des positions vis à vis du processus de réconciliation et de reconstruction.

C’est qu’il a fallu avancer à marche forcée, vu l’ampleur du drame, ce qui n’est pas la meilleure condition pour effectuer ce travail en profondeur. Les quelque 9000 juridictions dites gacaca mises en place avec des juges élus ont instruit et jugé près de deux millions de dossiers, et condamné 800 000 personnes. Compte tenu de la terrible surpopulation des prisons, l’autorité judiciaire avait très vite instauré la pratique du « plaider coupable ». Elle permettait aux inculpés de bénéficier d’une importante remise de peine en échange d’aveux complets, avec une description détaillée des actes commis, des lieux, des dates, des complices, et elle exigeait la présentation d’une lettre d’excuses aux victimes. Dans les faits, faute de moyens, la vérification des déclarations n’a pu être menée que dans quelques cas. Les coupables quant à eux n’ont livré que des informations partielles, en minimisant leur responsabilité, non sans parfois s’étendre en contrepartie sur des détails insoutenables. Au cours d’une des campagnes de sensibilisation menées à l’intérieur des prisons, le ministre de la Justice lui-même s’est trouvé confronté à l’assassin de sa sœur. Celui-ci ne lui a épargné aucun détail du viol et des mutilations sexuelles qu’elle avait subi. D’après le témoignage d’un codétenu, le ministre l’aurait écouté sans broncher, demandant seulement qu’on lui apporte de l’eau pour se laver le visage. Deux ans après, au cours d’un entretien à Kigali, l’ancien ministre ne dément pas l’épisode et commente sobrement : « il n’a pas tout dit ».

Pour accorder son pardon, la condition minimale est une sincère repentance de la part du bourreau. Les lettres d’excuse stéréotypées présentées aux victimes n’ont pas suffi dans la plupart des cas. Sans réparation, ni restitution des biens volés ou détruits, lorsque dans les tribunaux les inculpés s’expriment avec arrogance, voir sur un ton agressif qui n’exprime pas le moindre remords, surmonter le désir de vengeance devient impossible. D’où le choc éprouvé par les rescapés lorsque 20 000 détenus sont libérés du fait de la longueur de leur détention préventive, qui risquait de dépasser le maximum de la peine encourue pour les accusés de 2ème catégorie ayant passé des aveux. Benoît Guillou consacre un chapitre de son livre aux résistances des victimes à l’égard du pardon, même lorsque les assassins cherchent sincèrement à se rapprocher d’elles, ce qui reste exceptionnel. Les quelques cas de réconciliation réussie peinent à masquer l’ampleur du ressentiment. Car il s’agit parfois seulement de retrouver les corps pour se voir opposer un refus. Et il y a beaucoup de mauvaise foi de la part de ceux qui se contentent de respecter des consignes formelles pour préparer leur défense et éviter de retourner en prison en vue d’un procès.

« L’amnistie ne prépare aucunement à la juste compréhension de l’idée de pardon – observe Paul Ricoeur – elle en constitue à bien des égards l’antithèse ». Dans ce pays moderne entièrement voué à sa reconstruction, l’enquête de Benoît Guillou laisse apparaître de vastes zones d’ombre. Car le pardon ne peut se substituer au plein exercice de la justice, il en est le couronnement et pas la condition, malgré les tentatives constantes de reporter la question sur le plan religieux. Les Églises présentes sur le terrain multiplient les initiatives pour donner une consistance sociale à la réconciliation nécessaire pour sublimer une mémoire paralysante. Au-delà de leur emprise voyante sur les cœurs subsiste un doute immense quant à la durabilité de la disposition à l’oubli dans la mémoire collective des victimes.

Jacques Munier

linsensé
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Revue L’insensé N°12 Dossier Africa

http://linsense.fr/numeros/linsense-africa/

La belle vitalité de la photographie africaine, dont témoignent les 150 pages de photos et près de 50 photographes contemporains présents dans cette livraison, dont Malick Sidibé qui a reçu le Lion d’or à la Biennale de Venise en 2007… Des portraits, une débauche de couleurs en grand format

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