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Une ethnographie du sacré chez les Druzes / Revue Building

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Eléonore Armanet : Le ferment et la grâce. Une ethnographie du sacré chez les Druzes d’Israël (Presses Universitaires du Mirail) / Revue Building N°2 Dossier Iran mode d’emploi pour la démocratie

druzes
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Le ferment, c’est le levain, la grâce, c’est la baraka et c’est tout un dans le pain, souvent désigné comme tel par les Druzes, une « grâce divine » ou baraka. Nous sommes en Galilée, dans le village d’al-Buqay’a, sur le terrain d’enquête d’Eléonore Armanet, l’une des rares anthropologues à avoir approché d’aussi près et sur la durée cette communauté réputée très hospitalière mais peu loquace sur elle-même et sur sa religion gardée secrète, en particulier sur le Livre qui est au cœur de la liturgie, cent onze Epîtres qui constituent le corpus canonique également appelé le Livre de la Sagesse. Entouré par le plus grand silence et réservé aux initiés, il est le dépôt indicible et l’instrument central du monothéisme qui fonde la communauté. Les Druzes affirment qu’il s’adresse à « l’intelligence du dedans ».

Le « secret druze » qui a tant fasciné les orientalistes est dû sans doute aux siècles de persécutions et de vie clandestine qu’ils ont vécus depuis les débuts de la communauté née dans l’Egypte fatimide du XIème siècle et dans l’opposition à l’orthodoxie islamique, formant une hétérodoxie proche de l’ismaélisme chiite et de son messianisme millénariste. Le secret pourrait être aussi le produit d’une culture des frontières. Et de fait, cette communauté s’est vite trouvée dispersée et elle est établie depuis près de mille ans sur un territoire situé aux confins de la Syrie, du Liban, d’Israël et de la Jordanie. D’importantes communautés résident également aujourd’hui aux Etats Unis, en Inde ou en Australie. Arabophones, les Druzes se perçoivent comme les hôtes d’un monde qui ne leur appartient pas.

Leur religion est un monothéisme unitaire qui puise à différentes sources : les écoles philosophiques de la Grèce ancienne – ils reconnaissent Socrate, Platon, Aristote ou Pythagore comme des prophètes – mais aussi les courants gnostiques préchrétiens, le néoplatonisme et surtout l’héritage du soufisme, notamment l’idée d’une immanence divine dont on peut faire l’expérience dans son for intérieur et sans la médiation du rituel. Ils se considèrent comme les musulmans véritables, héritiers d’un islam originaire et Mohamed non pas comme un prophète mais comme un prédicateur, ils ont une lecture métaphorique des cinq piliers de l’Islam, interprètent l’Aïd el kébir, la Grande Fête, non pas comme la commémoration du sacrifice d’Abraham mais comme la révélation de la foi unitaire en 1017 dans la mosquée Al-Hâkim du Caire devant une assemblée multiconfessionnelle, et la Petite Fête, l’Aïd el fitr, la fête de la rupture du jeûne de Ramadan comme la célébration de leur rupture d’avec les musulmans au XIème siècle. Enfin, ils rejettent la charia, en particulier la polygamie, et prônent l’égalité des conjoints dans le mariage. Autant dire qu’ils ont toujours été considérés comme hérétiques par les musulmans, mais aussi qu’ils se sentent par conviction profonde une fraternité mystique, et spontanée dans la pratique, avec les gens du Livre.

C’est le cas dans le village d’al-Buqay’a, un village « au bord de l’éternité » d’après le Jérusalem Post, où cohabitent avec les Druzes, chrétiens, musulmans et juifs. Eléonore Armanet, accueillie comme une fille de la communauté, y a exploré quelques champs d’intimité : la fabrication et l’usage du pain, la conception du corps féminin à travers la cérémonie du mariage et la liturgie du Livre. Entre ces trois éléments essentiels de la culture druze, elle met en lumière les liens symboliques qui assurent la cohérence de l’ensemble. « Le pain, c’est le groupe », comme dit l’adage druze, il est le moyen par lequel la communauté fait « pâte » avec Allah et il est aussi une métaphore de la parole des origines. Sa confection par les femmes est entourée de mille et un soins rituels et elle est considérée comme analogue à un enfantement. A la différence près qu’une mère réalise jusqu’à 300 pains par mois pour une famille de 5 personnes. Le pain, aliment de base, sert à saisir et envelopper la nourriture pour la porter en bouche, il est dépositaire de toute la riche symbolique du blé, un être vivant qui émerge de la terre travaillée par les ancêtres qui y reposent. Il est façonné sur des linges identiques à ceux qui emmaillotent les nouveaux nés et la sorte de pain fin appelé säj est plié comme une couche culotte pour sa conservation. Inversement, on dit couramment d’un bébé qu’il est une pâte qui ne demande qu’à lever.

Le pain intervient évidemment dans la cérémonie du mariage, c’est le pâton de la mariée, agrémenté de fleurs et qu’il s’agit pour elle de coller fermement au linteau de la porte d’entrée de la maison en signe d’adhésion à sa nouvelle famille, moyennant quoi on peut dire « qu’il y a du pain et du sel » entre les jeunes époux. Si par malheur le pâton cru se détache et vient à tomber pendant le rituel, c’est un mauvais présage et on augure alors que « l’épouse ne durera pas dans la maison ».

Le même réseau de correspondances symboliques aboutit au Livre saint des Druzes. Il ne recèle pas seulement un message théologique mais, d’après Eléonore Armanet, il « revêt les traits d’une théophanie sensorielle » qui est souvent apparentée à un accouchement.

Le Livre est aussi symboliquement avalé, ce qui fait des religieux de vivants tabernacles du Texte. Nous n’en saurons pas plus sur son contenu secret, l’auteur respecte le « savoir-taire » qui l’entoure et l’arrime au silence, elle décrit les pratiques qui le servent et la parole qu’il éveille. La tradition orientaliste, à commencer par Sylvestre de Sacy dès le XIXème siècle, s’est risquée à en décrypter le contenu et à révéler les arcanes de cette religion dite « secrète ». L’essentiel n’est pas là, mais peut-être dans ce que nous dit ce secret, et qui est l’objet de toute l’attention de l’ethnologue. Elle montre aussi combien la parole bavarde qui entoure le Livre à l’extérieur de la communauté peut susciter comme hantise de l’hémorragie et de la désintégration. Que le ciel, donc, me désintègre si j’ai versé dans le bavardage.

Jacques Munier

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