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Une histoire de la frivolité / Revue Feuilleton

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Sabine Melchior-Bonnet : Une histoire de la frivolité (Armand Colin) / Revue Feuilleton N°9

frivole
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La frivolité, concédait Alain, est comme « un rideau léger » tendu sur nos sentiments et nos passions pour les alléger de leur pesanteur. Longtemps associée au féminin, le plus souvent dans un sens réprobateur, elle est apparentée à la vanité et entre chez les moralistes de tout crin dans un dialogue paradoxal avec la pensée de la mort, le « memento mori ». Chez certains toutefois, comme Montaigne, cette dialectique tourne à l’avantage de la frivolité, qui devient une forme de mise à distance du malheur et l’expression d’une sagesse désabusée, rendue modeste par la relativité des connaissances et des opinions, une variante aimable du scepticisme, en somme. Plus près de nous, on retrouve cette idée, étonnamment, chez Cioran, qui n’est pas réputé pour être particulièrement frivole et qui affirme dans le Précis de décomposition : « Personne n’atteint d’emblée à la frivolité c’est un privilège et un art c’est la recherche du superficiel chez ceux qui, s’étant avisés de l’impossibilité de toute certitude, en ont conçu le dégoût. » Il faut dire que le dandysme est passé par là, qui va renverser la perspective.

Si le mot « frivole » est ancien, le substantif n’est guère attesté avant le Grand Siècle, et il sera d’un usage répandu au suivant, le Siècle des Lumières, des philosophes et des libertins. A cette époque, la frivolité est devenue un art de vivre en société dans les cours aristocratiques. Sabine Melchior-Bonnet, spécialiste de l’Ancien Régime, consacre de belles pages à cette « humeur qui ouvre la porte vers la recherche du bonheur et qui se prête au partage ». La riche iconographie qu’elle a rassemblée montre que le thème envahit alors la peinture. « Watteau, Boucher, Fragonard – rappelle-t-elle – ont donné de la frivolité une image sensuelle et légère, pleine de grâce, propre à une classe privilégiée qui fait de l’amour son passe-temps. » Le règne de la frivolité souveraine culmine à la cour de Marie-Antoinette, qu’on a appelé Madame Déficit , elle forme un tout, une culture de l’élite, de la toilette à la conversation, et de bals en théâtres. Son envers n’est plus la pensée de la mort mais la peur panique de l’ennui.

Sous la Révolution, il ne fait pas bon être considéré frivole. C’est plutôt la vertu civique qui s’impose. Et malgré le rôle important des femmes dans l’événement, malgré leur rupture souvent affichée avec cette disposition qui leur est attachée, il se trouvera des voix, comme celle de Marat, pour accuser Madame Roland de vouloir gouverner depuis son boudoir. Au lendemain de la Terreur, pourtant, la frivolité reprend ses droits, six cent quarante quatre bals font leur apparition à Paris et une nouvelle profession d’ « entrepreneurs de plaisirs » est en charge du renouvellement des décors et spectacles. Mais Napoléon « l’inamusable », selon l’expression de Talleyrand, va fermer le ban et le sérieux de l’Empire s’appesantir sur une jeune cour novice et guindée, totalement dénuée de l’aisance légère de celle de l’Ancien Régime.

Sabine Melchior-Bonnet se demande si le peuple, lui aussi, est frivole. Si l’on en croit nos hôtes étrangers, la frivolité serait bien un trait génétique du peuple français. « Il n’y a pas au monde – affirme l’un d’entre eux, anglais en l’occurrence – un peuple plus industrieux et qui gagne moins parce qu’il donne tout au ventre et à ses habits ». Il est vrai que la mode, expression accomplie de la frivolité, fait partie de notre génie national. Nietzsche, qui aimait la France et fustigeait la lourdeur allemande, écrit à propos des anciens Grecs dans la préface au Gai Savoir qu’ils s’entendaient à vivre, adorant l’apparence et les formes, et qu’ils étaient « superficiels – par profondeur ! ».

Jacques Munier

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Revue Feuilleton N°9

Au sommaire :

Une nouvelle inédite de Dashiell Hammett: Quatre centimètres de gloire

Un tournage pris dans l'engrenage par Michael Idov

Dossier Des aliénés

Ceci est un complot ! : Mordecai Richler

De l'intelligence du dément par Günter Wallraff

Carlo Emilio Gadda et son Risotto patriotique

Sinatra a un rhume par Gay Talese

Lettres d'Oslo (sur Anders Breivik) Julia Grønnevet

Sir Quentin Blake, l'illustrateur-frontière (Jean Harambat)

Qui a tué Gérard Lebovici ? 1/4 (Papiers collés) par Gérard Berréby et Adrien Bosc

http://www.revuefeuilleton.com/fr/issue/17/feuilleton-n9

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