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Une histoire de la traduction / Revue Cassandre

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À retrouver dans l'émission

David Bellos : Le poisson et le bananier. Une histoire fabuleuse de la traduction (Flammarion) / Revue Cassandre N°90

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David Bellos : Le poisson et le bananier. Une histoire fabuleuse de la traduction (Flammarion)

Je vais citer, pour commencer, le nom du traducteur : Daniel Loayza, non pas seulement par opportunisme mais aussi parce que l’auteur rend hommage à la manière dont il a su « tourner » de nombreux exemples de traduction vers l’anglais de façon à ce qu’ils fassent sens en français.

Le poisson dont il est question dans le titre ne réfère pas aux problèmes que posent au traducteur les groupes des noms d’espèces de poissons et d’oiseaux qui ne se recoupent pas parfaitement d’une langue à l’autre. Il fait allusion à l’invention loufoque de l’humoriste britannique Douglas Adams, le Poisson Babel qui, enfoncé dans l’oreille, permet de comprendre toutes les langues du monde. David Bellos évoque cette créature à propos du dispositif complexe et des compétences exceptionnelles des interprètes qui font de la traduction simultanée dans les assemblées internationales comme celles de l’ONU ou de l’UE, une histoire commencée à Nuremberg et qu’il raconte dans le détail. A l’époque il n’y avait que quatre langues : l’anglais, le russe, le français et la langue des accusés, l’allemand. Il paraît que Göring bluffé aurait confié à l’un des traducteurs de la Cour : « Votre système est très efficace, mais il va aussi abréger mon existence ! ». Le public, et le plus souvent les conférenciers, qui ignorent le système sophistiqué mis en place ainsi que la tension permanente des interprètes, comparable à celle des contrôleurs aériens, peut imaginer qu’à terme on parviendra à mettre au point un tel Poisson Babel…

Le bananier, c’est une autre histoire, celle de la traduction de la Bible, un véritable phénomène éditorial initié au IIIème siècle avant JC avec les Septante traducteurs réunis par Jérôme, le saint Patron de la profession, un phénomène qui s’est emballé depuis, notamment au vingtième siècle, où l’ardeur missionnaire évangéliste aboutit à des comptes faramineux : tout au long du XXe siècle, une nouvelle traduction par mois, si bien qu’en l’an 2000 on parvenait au total au chiffre de 2403 langues disposant de leur version du texte. Dans certains cas, il a fallu faire des concessions, ce que les Jésuites appelaient en d’autres temps et circonstances une « inculturation ». Au XVIIème siècle, Albert Cornelius Ruyl (rœuil ), un jeune négociant de la Compagnie hollandaise des Indes orientales en fonction à Sumatra décide de traduire la Bible en malais, la langue véhiculaire de la région, qu’il avait apprise lors de son séjour. Quand le mot lui fait défaut dans la langue cible, il y supplée en l’empruntant à l’arabe, au portugais ou au sanscrit. Mais là où il est question d’un figuier, arbre inconnu dans cette partie du monde, il traduit par pisang , qui signifie bananier. Un siècle plus tard, en Estonie, le premier traducteur de la Bible butte sur un pied de vigne, une plante inconnue des paysans de ce pays balte auxquels était destiné l’ouvrage. Par une déduction « subtile » et pour transposer le sens du mot, un végétal dont le fruit produit une boisson alcoolisée, notre homme n’y va pas par quatre chemins. Résultat : le « cep avec trois sarments » de la Genèse se voit métamorphosé en « arbre à vodka ». Mais David Bellos nous rassure. Il s’est laissé dire qu’aujourd’hui « les Estoniens sobres ne croient plus que la vodka pousse sur les arbres ».

La traduction est un art du compromis, une langue que parlent tous les professionnels. L’auteur détaille les mille et une tactiques pour transposer les tournures dans cet idiome transitoire, universel et babélien dont Walter Benjamin supposait l’existence, dans son bel essai sur La tâche du traducteur. Entre la langue source, en effet, et la langue cible, il y a cet entre-deux qui a une terrible quoiqu’évanescente réalité, pour tous ceux qui se sont essayés à la tâche, c’est le domaine étrangement silencieux et infini de l’équivalence, de l’élasticité du sens, tiraillé entre des contextes culturels, des adhérences sémantiques, des dépôts étymologiques.

Pour réduire l’écart, David Bellos évoque un procédé indiqué par d’Alembert, l’encyclopédiste, qui est aussi une clause de style. Il faut faire parler la langue d’origine dans la traduction et faire en sorte que Dostoïevski ou Kafka parlent leur langue dans le français (l’exemple est anachronique, c’est moi qui walide). Mais il faut pour cela que les accents soient perceptibles. A l’époque de d’Alembert le conseil pouvait valoir pour les traductions du français, langue parlée par les élites européennes et dont il était de bon ton de signaler la connaissance et la pratique. Petit coup d’habitus dans l’œil. Dans un autre genre Astérix

Sur cette question David Bellos cite un cas de figure intéressant, dans un autre genre, celui de la bande dessinée, en l’occurrence Astérix chez les Bretons, lorsque Jolithorax se présente au petit Gaulois en singeant, dans son français un anglais de manuel scolaire, ce qui donne : « je dis, ça c’est un morceau de chance, je suis Jolithorax, secouons-nous les mains », la question qui se pose c’est : comment traduire cette réplique pour la version anglaise sans perdre le sel de l’échange alors la traduction, c’est une prouesse, parvient à rétablir le ton caricatural de la présentation en introduisant à tous les coins de phrase l’interjection « Oh » et l’expression « old Boy » au parfum légèrement suranné et le traducteur rebaptise Jolithorax qui devient Anticlimax.

Jacques Munier

Et la revue Cassandre N°90

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