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Une histoire médicale de la guillotine / Revue Crimes et châtiments

7 min
À retrouver dans l'émission

Anne Carol : Physiologie de la Veuve. Une histoire médicale de la guillotine (Champ Vallon) / Revue Crimes et châtiments N°2 Dossier Profession bourreau (Editions Jacob-Duvernet)

Crimes et châtiments
Crimes et châtiments
anna carol
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La veuve mais aussi « Louisette » ou « Louison » du nom du chirurgien Antoine Louis qui a conçu la machine ou encore le grand Rasoir national, le Moulin à silence, la cravate à Capet, la Mirabelle (une allusion à Mirabeau), l’Abbaye de Monte-à-Regret, le Vasistas, la raccourcisseuse patriotique. Au XIXe siècle, on la surnommait aussi la Lucarne et au XXe le Massicot ou la Bécane, des expressions employés par les bourreaux. Le terme de Bascule à Charlot faisait référence à l’exécuteur qui l’avait inaugurée, Charles Sanson et celui de Veuve à Deibler renvoyait à la lignée de bourreaux qui succéda aux Sanson, les Deibler père et fils. Louis-Ferdinand Céline surnommait la guillotine « le prix Goncourt des assassins ».

Au grand dam du docteur Ignace-Joseph Guillotin, c’est son nom qui restera officiellement attaché à l’instrument du supplice. Anne Carol rappelle qu’il fut un homme des Lumières engagé dans des projets de réforme sociale et politique, et que rien ne prédisposait particulièrement à s’intéresser à la justice pénale, si ce n’est le fait que son père était procureur du roi. Après avoir voté, le 26 août 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Constituante aborde la question de la justice et c’est dans ce contexte que le médecin monte à la tribune de l’Assemblée pour présenter son projet de loi sur le système pénal. Il comporte 6 articles qui s’inscrivent tous en rupture par rapport au droit pénal de l’Ancien régime. Le premier s’attaque à la discrimination sociale de la peine, l’ancien code établissant des différences en fonction du rang de l’accusé. Dans la foulée de cette égalité pénale l’article 2 instaure une peine de mort identique pour tous, contrairement à l’ancien système qui distinguait les nobles auxquels était réservée la décapitation, les autres étant suivant les cas condamnés à l’écartèlement pour les régicides, avec une frénésie de supplices préliminaires : tenaillés aux membres et aux mamelles, brûlés au plomb fondu, à l’huile bouillante ou au souffre, leurs restes étaient ensuite calcinés et les cendres dispersées au vent. Les sacrilèges, hérétiques, sodomites, incestueux, incendiaires et empoisonneurs encouraient le bûcher. Les assassins, notamment les domestiques ayant tué leur maître, les bandits de grand chemin, les parricides et violeurs subissaient la roue les meurtriers ordinaires, escrocs, faux-monnayeurs, voleurs et receleurs mais aussi les femmes pour des raisons de décence étaient promis à la potence. Chacun de ces châtiments entraînait une longue et terrible agonie, même la pendaison, comme en témoigne la fameuse « danse des pendus », des convulsions en saccade qui agitaient le supplicié si la dextérité du bourreau n’avait pas réussi à hâter la mort par luxation des vertèbres et il arrivait que, pour y parvenir, celui-ci grimpe sur le dos du pendu. En démocratisant la peine réservée au nobles, la décapitation, Guillotin généralise le privilège de la mort instantanée en stipulant qu’elle sera administrée « par l’effet d’un simple mécanisme », sans autre précision. Ce faisant, il ramène la peine de mort à une simple privation de la vie, sans autre forme de sévices ou tortures et les articles suivants confirment cette volonté : ils limitent le châtiment à la seule personne du condamné, épargnent sa famille, souvent dépouillée ou bannie, et posent le principe d’une peine qui s’éteint à sa mort en épargnant à ses restes l’infamie des traitements antérieurs.

Mais c’est à un autre médecin, chirurgien de son état, qu’incombera la tâche de concevoir la machine à trancher. Expert reconnu dans l’art d’amputer, il est notamment sollicité comme tel par Voltaire pour une expertise au moment de l’affaire Calas, il est lui aussi un homme des Lumières puisqu’il a fréquenté des philosophes comme Diderot et a rédigé plusieurs articles de l’Encyclopédie Antoine Louis, à la demande de l’Assemblée, présente son « Avis motivé sur le mode de décollation ». L’objectif est de réussir la décapitation « en un instant et en un seul coup ». Il imagine la morphologie des « Bois de justice », les « deux poteaux barrés par une traverse », la lourde lame et la position allongée sur le ventre du condamné. Le dispositif sera réalisé par un facteur de clavecins du nom de Tobias Schmidt, le charpentier des Domaines ayant été jugé trop cher. D’où sans doute le surnom donné aux assistants du bourreau, les « accordeurs de piano ».

Anne Carol, en détaillant le contexte philosophique et moral de l’époque, montre comment cette nouvelle conception du châtiment suprême résulte à la fois de la préoccupation humaniste des Lumières, illustré par la pensée de Beccaria, l’auteur du Traité des délits et des peines et par les progrès de la médecine, hantée par la question de la définition scientifique de la mort. Le philosophe italien, soucieux du caractère proportionnel des châtiments contestait l’utilité de la peine capitale et suggérait de la remplacer par l’emprisonnement à vie. Le débat fut relayé à l’Assemblée, dès 1791, et certains députés se prononcèrent pour l’abolition, parmi eux Robespierre. Mais les partisans de la peine de mort l’emportèrent et c’est ainsi que fut inscrite dans le marbre du Code pénal l’inoubliable formule qui servira plus tard de bout d’essai au Schpountz de Pagnol : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ».

Jacques Munier

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