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Une histoire sociale de la vérité

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Steven Shapin : Une histoire sociale de la vérité. Science et mondanité dans l’Angleterre du XVIIe siècle (La Découverte)

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Tandis qu’en France les grands esprits étaient encore plongés dans l’âge baroque de la Contre-Réforme, développant une morale de l’introspection parfois vétilleuse, les Anglais élaboraient dans la pratique mondaine de la conversation éclairée une notion qui allait connaître un destin durable : celle de « vérité scientifique ». On ne peut s’empêcher à la lecture du livre de Steven Shapin de penser à ce qui se produira au siècle suivant sur le continent, et en particulier dans notre pays, dans les salons littéraires et philosophiques où se croisaient philosophes et savants pour donner forme, dans le cadre d’une éthique et d’une pratique de la discussion, aux théories du droit naturel ou au projet encyclopédique. Mais au cours de ce que nous appelons notre Grand Siècle, c’est plutôt le domaine des valeurs morales qui occupe les esprits, comme l’a bien montré Paul Bénichou en faisant également le lien avec les conditions sociales d’émergence des différents paradigmes : héroïque chez Corneille, rigoureux et chrétien chez Pascal, mondain et – je cite Morales du Grand Siècle « à la fois sans illusions et sans angoisse, qui nous refuse la grandeur sans nous ôter la confiance » chez Racine ou Molière. Et c’est sans compter ceux qu’on appelle à juste titre les « moralistes ».

À en croire Steven Shapin – et son livre porte justement sur les conditions auxquelles peut se constituer un bien collectif reconnu par tous comme le savoir – c’est en Angleterre à la même époque que les pratiques culturelles des élites aristocratiques vont donner forme à des solutions aux problèmes de crédibilité et de confiance apparus dans le sillage de la nouvelle science empirique. Ce livre paru il y a déjà vingt ans et devenu une référence de la sociologie des sciences se présente comme une ethnographie historique de la formation de l’esprit scientifique. Sa figure de proue est celle du gentilhomme, dont le code de conduite et de sociabilité prônant la confiance, la courtoisie, l’honneur et l’intégrité va servir de modèle à la constitution de ce qu’on appelle alors la « philosophie naturelle ». Et cette nouvelle culture, connue sous le nom de « philosophie expérimentale anglaise » a émergé en grande partie du transfert des conventions de la conversation mondaine au domaine de la vérité scientifique, nécessairement commune, au sens de partagée.

Grand voyageur, Descartes avait étendu son domaine de sociabilité intellectuelle à toute l’Europe, pour mieux se retirer auprès de son poêle dans les replis de son « ego cogito ». Les deux figures analysées par Steven Shapin, Francis Bacon et Robert Boyle, ont puisé dans les valeurs à vocation universelle de la gentility pour assurer les conditions cognitives et morales de la communication et du progrès scientifique. Ce recours aux formes sociales de l’identité aristocratique permettait en premier lieu de se protéger du soupçon d’intérêt particulier professionnel qui pouvait entacher la crédibilité du témoignage des physiciens, chimistes, professeurs ou prêtres qui revendiquaient la même prétention à un savoir universel. Dans l’ordre des valeurs issues du paradigme culturel du gentilhomme figurait au sommet la confiance, la première des civilités. « Un monde communément connu – je cite l’auteur – est construit par des actes de confiance et ses propriétés sont négociées dans la conversation polie entre individus de confiance ». L’honneur et l’intégrité, la liberté et l’égalité – « ceux qui sont nés nobles, ceux là sont égaux » - forment également la constellation des valeurs communément admises par la culture aristocratique. Depuis Aristote, le mensonge est l’apanage des esclaves et des classes subalternes. Alors que la vérité est une, le mensonge est multiple. Dans tous les ouvrages de morale de l’époque cette antienne est constamment réaffirmée. « C’est une croyance fondamentale de tous les aristocrates – disait encore Nietzsche – que le commun du peuple est menteur. « Nous les véraces » - voilà comment se désignaient les hommes de la noblesse antique. » Et Hobbes de surenchérir par anticipation : « Toute croyance est faite de deux opinions l’une porte sur les dires de l’homme l’autre sur sa vertu ».

Jacques Munier

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