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Une psychanalyste à Téhéran / Revue Cités

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Gohar Homayounpour : Une psychanalyste à Téhéran (Bayard) / Revue Cités N°54 Dossier Psychanalyse ou barbarie (PUF)

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C’est un livre attachant, sinueux et personnel comme une séance de libre association, une technique que la psychanalyste pratique à Téhéran. Comme une seule et même longue séance en champ-contrechamp, analyste et analysant, le récit alterne les moments d’angoisse quand ça bute, ou au contraire les instants de distraction où la pensée caracole à des années lumière du divan, les commentaires ajoutés à ce qu’elle entend et les injonctions à ouvrir la « troisième oreille », l’oreille analytique et dans ces méandres, la charge électrostatique des transferts et contre-transferts, la colère parfois – « mais qu’est-ce qui me prend ? » – et l’inattendu : de larges tranches de l’inconscient collectif iranien.

Au départ rien ne distingue un patient iranien d’un patient occidental. Abbas Kiarostami dénonce dans sa préface les stéréotypes « orientalistes » en se réjouissant de constater que, tout comme dans ses films, c’est le caractère universel de la condition humaine que révèlent ces monologues de divan, au-delà des clichés de la différence culturelle. Pourtant, si la souffrance comme telle est identique à Téhéran et à Paris, il y a bien des traits particuliers à la culture et à la société iranienne qui l’expriment différemment. « Les gens d’ici aiment beaucoup parler », rappelle la psychanalyste, ce qui est évidemment un avantage pour la cure par la parole. Pour ce qui concerne la pierre angulaire du complexe d’Œdipe, les iraniens ont leur propre mythe et Sophocle le cède au grand poète Ferdousi qui rapporte dans le Livre des rois le mythe de Rustam et Sohrab. Le problème, qui suppose une sorte de traduction au sens que Lévi-Strauss lui donnait, celui d’une inversion des motifs mythiques, le problème c’est que, dans cette histoire, c’est le père qui inconsciemment tue le fils.

Et ça n’est pas sans conséquences, que l’auteure détaille avec finesse, considérant notamment que le meurtre du fils fonctionne comme une propédeutique à la peur de la castration. Mais la société iranienne qui fait de l’obéissance filiale une valeur supérieure recèle aussi, du coup, une culture de la rébellion intérieure – je cite : « en Iran les lois sont respectées pour autant et aussi longtemps que la police, la loi et le père sont présents. » Et surtout, le meurtre du fils sur la scène primitive a développé une culture du deuil parce que – je cite encore : « nous avons détruit et tué la meilleure partie de nous-mêmes… » « Nous respirons un air chargé de regrets » ajoute-t-elle en citant Dariush Shayegan et elle estime que c’est en réaction à la domination de l’islam arabe que les Iraniens ont créé le chiisme, qui est une culture du deuil, « une façon de faire le deuil de notre passé symbolique ».

On aimerait en savoir plus sur les patients, y a-t-il dans le livre des analyses de cas cliniques ?

Oui, et vous ne serez pas déçu. Les hystériques ne manquent pas. « J’ai rencontré à Téhéran un type de patients très proches de ceux que Freud a connus à son époque, des patients qui m’ont renvoyée aux origines de la psychanalyse », note la psychanalyste, qui se dit surprise « par la candeur, l’empressement et l’ouverture des patients à parler de sexualité compte tenu de la base culturelle traditionnelle en Iran, où elle est censée être plus réprimée et taboue que dans les cultures occidentales ». Comme cette femme de 40 ans, venue pour remédier à ses « pulsions sexuelles », un terme dont elle a entendu dire que Freud l’employait, qui aime et n’aime pas, ou vice-versa, être renversée avec brusquerie sur la table de la cuisine et culbutée comme une pute de 5 à 7… Quoi de plus universel ? Il faut dire que pour compléter le tableau son amant intermittent la couvre de cadeaux somptueux. Ou cette jeune femme de 24 ans couverte de la tête au pied par un épais tchador noir, qui a perdu sa virginité et se dit indigne de la confiance de ses parents, qu’elle estime devoir quitter pour cette raison. Ou encore ce camionneur corpulent, un « macho typique » nous dit la psychanalyste, tourmenté par des rêves récurrents de coucherie avec sa mère, ses sœurs et même ses belles-sœurs, et qui s’estime déshonoré par son inconscient…

Vous le voyez, rien de nouveau sous le soleil, et il paraît qu’à Téhéran il brille constamment, même en hiver.

Jacques Munier

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Revue Cités N°54 Dossier Psychanalyse ou barbarie (PUF)

Coordonné par Christian Godin : une vigoureuse défense et illustration de la psychanalyse à un moment où elle est attaquée, avec un débat qui se porte sur le terrain politique

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