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Une sociologie de l’alerte et du risque / Revue L’an 02

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À retrouver dans l'émission

Francis Chateauraynaud et Didier Torny : Les sombres précurseurs. Une sociologie de l’alerte et du risque (Editions EHESS) / Revue L’an 02 Dossier Ensemble, c’est trop ?

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Ceux qu’on appelle les « lanceurs d’alerte », en écho au terme anglo-saxon de whistle-blower , sont des scientifiques ou de simples citoyens qui attirent l’attention sur des risques sanitaires ou environnementaux. On peut citer les noms d’André Cicolella à propos des éthers de glycol, Michel Parigot pour l’amiante et plus récemment la pneumologue Irène Frachon qui a dénoncé les effets du Mediator. Ces trois cas illustrent la diversité des situations où peuvent se trouver impliqués les lanceurs d’alerte, et surtout leur position respective face au risque sanitaire, et par conséquent leur légitimité selon qu’ils sont directement concernés par le risque en tant que scientifiques, ou seulement observateurs et simples citoyens, comme les salariés d’une entreprise. André Cicolella est un chercheur en santé environnementale, spécialiste de l’évaluation des risques sanitaires, engagé par l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), où il a travaillé sur les effets des éthers de glycol sur la santé. En 1994, il organise un symposium international sur ce sujet mais une semaine avant cette rencontre son contrat de travail est rompu pour "faute grave", jusqu’à ce que la Cour de cassation le rétablisse dans ses droits au terme de six années de procédure, jetant le discrédit sur l’agence d’expertise qui avait ainsi entravé et tenté de réduire au silence l’un de ses propres chercheurs. C’est de cette affaire qu’est née dans son esprit l’idée d’accorder une protection juridique aux lanceurs d’alerte, un combat qui aboutit aujourd’hui à la loi adoptée par le Parlement ce 3 avril dernier et qui vise à préserver les lanceurs d’alerte ainsi qu’à renforcer l’indépendance des expertises scientifiques. L’analyse détaillée de cette affaire des éthers de glycol, qui a démarré aux Etats Unis dans la Silicon Valley au début des années 80, a été menée par le sociologue Jean-Noël Jouzel dans un ouvrage intitulé Des toxiques invisibles Sociologie d’une affaire sanitaire oubliée (Editions EHESS). http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-sociologie-d’une-affaire-sanitaire-oubliee-revue-l’an-02-2013-0

Dans son arrêt, la cour de cassation, reconnait le caractère abusif de son licenciement, et pour la première fois affirme la nécessité de "l’indépendance due aux chercheurs", l’employeur devant "exercer son pouvoir hiérarchique dans le respect des responsabilités" qui lui sont confiées.

Irène Frachon se trouve sensiblement dans le même cas. C’est en tant que médecin qu’elle observe des cas d'atteintes cardiaques chez des patients, qui sont ou ont été traités par le Mediator, elle entreprend alors une étude épidémiologique qui confirme ses inquiétudes et aboutira au retrait du médicament en novembre 2009. Elle aussi sera en butte aux menées procédurières des laboratoires Servier, pour obtenir gain de cause en appel. Le cas de Michel Parigot est un peu différent. Le mathématicien travaille à Jussieu. C’est en constatant des cas de maladies professionnelles touchant du personnel des services techniques qu’avec des collègues il fonde une association, le Comité anti-amiante Jussieu. Il s'empare alors du sujet de l'amiante en passant en revue la littérature scientifique, les articles de presse et en visitant des chantiers de désamiantage. Il utilise toutes les armes à sa disposition, les médias, mais aussi le droit. " Il n'a pas tardé à devenir un virtuose du droit, notamment administratif, affirme Michel Ledoux, avocat des victimes de l'amiante. La clarté de ses raisonnements nous a beaucoup aidés dans la mise en place de la stratégie judiciaire pour défendre les victimes. "

C’est cette diversité de situations qu’ont étudiée Francis Chateauraynaud et Didier Torny dans un livre de 1999 qui fait figure de précurseur et qui est aujourd’hui réédité. L’ouvrage analyse dans le détail les dynamiques sociales et médiatiques ainsi que les dispositifs de veille sanitaire ou environnementale dans trois grands dossiers : l’amiante, la radioactivité et les maladies à prion, type « vache folle ». Ils s’intéressent comme sociologues aux conditions de la prise de parole publique dans une société complexe à haut niveau technologique, aux instruments dont elle dispose pour ce faire ainsi qu’aux processus par lesquels s’effectue la discrimination entre des alertes fondées et des rumeurs déraisonnables. Ou aux échecs retentissants, comme celui du Comité permanent amiante qui réunissait industriels, hauts fonctionnaires et éminents toxicologues et qui défendra pendant douze ans la doctrine de « l’usage contrôlé » de l’amiante avec les conséquences que l’on sait. Là aussi les alertes, les polémiques et les décisions politiques se sont multipliées pour aboutir à l’interdiction de la fibre mortelle sur le territoire français.

La loi du 3 avril 2013, qui vise à protéger les « lanceurs d’alerte » et l’indépendance des expertises scientifiques définit ainsi la fonction de l’alerte : « Toute personne physique ou morale a le droit de rendre publique ou de diffuser de bonne foi une information concernant un fait, une donnée ou une action, dès lors que la méconnaissance de ce fait, de cette donnée ou de cette action lui paraît dangereuse pour la santé ou l’environnement ». Le texte, dont le projet a été déposé en octobre 2012 par les sénateurs d’Europe Ecologie – Les Verts, veut notamment éviter que les lanceurs d’alerte soient victimes de discrimination professionnelle « pour avoir relaté ou témoigné de bonne foi » à leur employeur ou aux autorités « des faits relatifs à un danger pour la santé publique ou l’environnement » dont ils auraient eu connaissance par leurs fonctions. Gageons que cette nouvelle loi rétablira la confiance largement entamée des citoyens dans nos instituts de contrôle.

Jacques Munier

On peut également signaler le cas de ces jeunes médecins en poste à la Direction générale de la santé qui ont échoué à faire reconnaître le sida comme nouvelle menace sanitaire et s’étaient donné le nom « d’acteurs d’alerte ».

A lire aussi

Patrick Zylberman : Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique (Gallimard)

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Revue L’an 02 Dossier Ensemble, c’est trop ?

http://www.lan02.org/

"L’An 02 vous livre un 4e numéro autour du désir de collectif, entre fabrique de l’individualisme, communautés, « vivre-ensemble », biens communs et culture de l’égoïsme. Sans oublier Valparaiso, les écologistes américains, les solutions au « solutionnisme », ainsi qu’une bande dessinée d’un format exceptionnel (pour nous) : « Nous étions souverains ».

Présentation de l'éditeur

Sommaire

Chroniques Invité·e·s : Dominique Méda, Aurélien Boutaud, Philippe Godard « Boîte à outils », « Labo », « L’atterrissage », « Chronique du vrai travail » Reportages : « Des centres communautaires pour les femmes »

Dossier « Ensemble, c’est trop ? » Charlotte Nordmann, « Construire une école qui ne soit pas un lieu de hiérarchisation » François-Xavier Devetter, Liberté et évaluation individuelle au travail » Sylvie Tissot, « Réflexions critiques sur le « vivre ensemble » » Entretien avec Archi Éthic, « Concevoir ensemble son lieu de vie » Entretien avec Jacques Prades, « Nous avons besoin d’une critique de gauche de l’État » Michel Granger, « Contre le vandalisme de quelques-uns. Thoreau et la gestion collective de la nature »

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