LE DIRECT

Vers l’extrême / Revue Communications

4 min
À retrouver dans l'émission

Luc Boltanski , Arnaud Esquerre : Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite (Éditions Dehors) / Revue Communications N°94 Dossier Chercher. S’engager (Seuil)

boltan
boltan

À l’approche d’élections dont le résultat annoncé – on ne dira jamais assez tout le mal que le marketing fait à la politique – nous promet une poussée additionnelle du parti d’extrême-droite – appelons les choses par leur nom, c’est précisément l’objet de ce livre salutaire – à la veille de ce consternant retour attendu du même, les auteurs, qui ne se satisfont pas du trouble et de la confusion engendrés par la situation s’emploient à montrer par quelle série de déplacements idéologiques et sémantiques nous en sommes arrivés là. Ils plaident pour un engagement reconduit des intellectuels, consistant en l’occurrence à se réapproprier au bénéfice commun un langage détourné. La politique semble en passe de déserter le terrain de l’événement et de l’action pour se réduire à une guerre de position sémantique, la visière de l’intellect ramenée à la gestion du quotidien, lequel affiche les critères des agences de notation et des banques. Dans ce contexte la responsabilité qui incombe aux intellectuels, ceux qui ont pour vocation de décrypter l’esprit du temps et la réalité sociale, reste de combattre la confusion entretenue sur les signifiants comme « peuple », « identité », « système » et d’entreprendre, comme disait Michel Foucault, une « ontologie de l’actualité ». C’est la tâche que s’est donnée ce livre.

Ses auteurs arpentent dans toutes ses dimensions le « révisionnisme extensible » qui fait aujourd’hui apparaître l’extrême-droite comme le dernier bastion de la liberté d’expression contre la dite « pensée unique », ce soi-disant pot-pourri d’humanisme, de justice sociale et d’aveuglement bien-pensant. Ce faisant – je cite « l’extrême-droite, dont on ignorait, au vu de ses exploits passés, qu’elle ait été un parangon d’esprit démocratique, peut se présenter comme le rempart de la libre parole ». Cette position établie, certains termes vont servir de pivot à l’opération de retournement du sens : ceux de peuple ou de valeurs morales, par exemple. Comme le thème puissamment mobilisateur de la défense du peuple opprimé par les puissants est trop connoté par son usage dans le mouvement ouvrier et particulièrement chez les communistes, les entrepreneurs politiques de l’extrême-droite vont lui substituer le thème du déficit de représentation , un terme avancé dans une acception vague qui englobe à la fois la représentation dans la politique, dans les médias, dans les formes culturelles dites « dominantes ». Quant au peuple lui-même, il recycle une vieille opposition entre bon et mauvais peuple, entre population enracinée dans un terroir et classes dangereuses urbanisées qui prend aujourd’hui la forme de l’antagonisme entre français de souche et immigrés, puisque paysannerie et prolétariat se sont dissout dans la centrifugeuse de la mondialisation.

La question obsessionnelle de l’identité a permis de frayer des passages entre la droite catholique et l’extrême-droite nationaliste. Elle se réfère notamment à une notion de culture qui fait « converger les morts et les vivants » dans une communauté pour le moins improbable : celle d’une tradition et d’une langue cultivées, et celle d’un peuple présumé « organique » et attaché aux coutumes, en oubliant l’ignorance réciproque où ils se sont maintenus pendant des siècles, comme le montrent les très lents progrès du standard linguistique du français dans nos campagnes. Aujourd’hui, là encore, c’est un « mauvais peuple » qui est opposé à cette fiction lénifiante, celui des musulmans présentés comme des envahisseurs, jusqu’au jour ou leur poids électoral conduira à détacher de la masse les plus réactionnaires d’entre eux, conviés à communier dans une même détestation de la modernité cosmopolite et invertie des partisans du « mariage pour tous ».

Il en va de même pour les allusions au « système » qui gouvernerait nos sociétés et dont les relents antisémites sont libérés « à mots couverts ». La langue est un bien commun. Lorsque certains s’arrogent le droit d’en manipuler le sens, comme l’a montré Victor Klemperer à propos de la langue du IIIème Reich, les mots perdent leur signification partagée et c’est le signe d’une crise plus grave encore que la détresse économique et sociale. Dans cette crise du sens, l’urgence est d’abord de rétablir la stabilité des signifiants. Et aujourd’hui, celle qui s’impose concerne le mot « Europe ». Même si le débat reste ouvert quant à l’avenir qu’on souhaite donner à cette entité dont la substance est nourrie par des siècles d’histoire commune.

Jacques Munier

com
com

Revue Communications N°94 Dossier Chercher. S’engager ? (Seuil)

http://www.iiac.cnrs.fr/CentreEdgarMorin/spip.php?rubrique42

« Ce numéro de Communications s’attache à comprendre la posture du chercheur en sciences sociales à travers trois caractéristiques majeures : sa subjectivité, les formes de son engagement et son rapport au politique. On entend par le terme de « posture » la position que le chercheur occupe au regard de ses objets de recherche, de ses interlocuteurs, de son terrain, et enfin de ses pairs et des institutions qui structurent son activité. Loin d’être immuable, cette posture ne cesse d’évoluer dans un mouvement que nous qualifions de cheminement. On rentre dans le monde de la recherche avec des attaches biographiques, géographiques, des appartenances sociales et culturelles qui vont peser sur le processus qui constituera le chercheur en sujet autonome inscrit dans un contexte et une histoire. Or, la fécondité de la recherche ne tient-elle pas à la pluralité des postures et des cheminements ainsi qu’à la diversité des façons d’entrelacer la petite histoire et la grande Histoire comme l’illustrent les contributions ici rassemblées. »

Au sommaire

Pierre Alphandéry, Sophie Bobbé

La recherche au subjectif imparfait

Alain Bertho

Les mots et les pouvoirs

Geneviève Decrop

Temps de crise et temps ordinaire

Sophie Wahnich

Désir d’histoire

Michel Dreyfus

Un historien et ses doutes

Yves Dupont

Entre arrachement et attachement à la terre

Sergio Dalla Bernardina

Les confessions d’un traître

Isabelle Arpin

Une expérience grandeur nature

Sophie Bobbé

L’« autre » de l’ethnologue

Emmanuel Terray

Logique militante et logique de la recherche

Alban Bensa

Un ethnologue en Nouvelle-Calédonie

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......