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Vivre après ta mort / Revue Histoire & Mesure

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Alain Sauteraud : Vivre après ta mort. Psychologie du deuil (Odile Jacob) / Revue Histoire & Mesure Dossier le prix de la mort (ed. EHESS)

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Alain Sauteraud : Vivre après ta mort. Psychologie du deuil (Odile Jacob)

Tout à l’heure, Marc, avec vos invités, vous allez parler de la fin de vie, et moi je vais vous parler de la vie après la mort, celle de l’autre, parent, conjoint ou enfant, l’autre proche. Le psychiatre Alain Sauteraud a été confronté dans sa pratique à de nombreux cas de deuil traumatique, on dit aussi deuil prolongé ou pathologique et lui préfère employer l’expression de « deuil compliqué ». Il s’est aperçu que la littérature scientifique sur cette question était essentiellement issue de la psychanalyse et que la psychiatrie ne disposait pas de théorie spécifique à visée thérapeutique, elle qui n’envisage le deuil que comme une « circonstance » de nature à favoriser la dépression ou le stress post-traumatique, alors que, à la différence du dépressif classique, l’endeuillé éprouve de la joie en évoquant le défunt. En s’appuyant sur les travaux les plus récents en psychologie et sur de nombreux cas cliniques, l’auteur propose ici une synthèse et des outils pour diagnostiquer le deuil pathologique, lequel nous renseigne sur la nature de cette épreuve intense et de cette expérience paradoxale dont Marie-José Mondzain disait qu’elle est « une banalité qui ignore l’habitude ».

Banalité, parce qu’il nous incombe à tous, tôt ou tard, de la connaître et qu’elle n’est dans le fond que l’autre versant de la vie. Mais le deuil n’est jamais identique d’une personne à l’autre. La mort d’un enfant, le décès par mort violente sont, par exemple, des circonstances aggravantes qui peuvent retarder la résolution du deuil. Comme l’a montré Nadine Beauthéac dans un beau livre sur les réactions contrastées des hommes et des femmes face au deuil, c’est la grande souffrance qui peut avoir un terme et faire place progressivement à la sérénité que confère la fidélité du souvenir. Mais le deuil lui-même a-t-il vraiment une fin, lorsqu’il concerne les très proches ? Ceux dont l’absence se fait plus réelle encore au quotidien que la présence elle-même du temps de leur vivant. Alain Sauteraud relève de nombreux témoignages de cette cruelle dissonance cognitive, celle qui consiste à vivre jour après jour avec un absent si présent. Jusqu’à ce que les souvenirs prennent leur place et qu’on en vienne à se résoudre à « être deux en soi ».

Avant d’examiner les symptômes qui font d’un deuil « normal » une pathologie qui porte à leur paroxysme ses signes habituels ou en prolonge démesurément la durée, le psychiatre décrit les formes de cette rupture brutale de l’attachement. Il faut d’abord distinguer la mort et le deuil. De la mort nous ne pouvons rien savoir. Comme dit Montaigne, « la mort ne vous concerne ni mort ni vif : vif parce que vous êtes mort parce que vous n’êtes plus ». La mort est un événement, la transformation subite de l’être cher en dépouille, il est là, presque le même et tout est dans ce presque, une énigme, à laquelle on oppose d’abord le déni et que le deuil a pour fonction de résoudre. Ajoutant du sens à ce qui n’en a pas, à ce qui constitue même sa plus radicale négation. Et pourtant, devant cet événement, un processus s’enclenche qui va distinguer la mort de la perte.

A travers un chemin sinueux et toujours singulier, sinon solitaire, où les étapes peuvent se chevaucher sans rime ni raison, on va ainsi passer du déni à la colère ou à la culpabilité, puis à la dépression et au vide, dont rend compte l’étymologie latine du mot veuf, « viduus ». Alors, avant d’avoir « fait son deuil », comme on dit, et d’être parvenu à accepter l’inacceptable, bien des dérives et des prolongations peuvent entraver et retarder le processus. Ne serait-ce que l’émotion paradoxale que suscitent les larmes – le don des larmes – cette catharsis qui en nous secouant de sanglots nous purge du trop-plein émotionnel, ou encore cette confusion des sentiments qu’exprime le témoignage d’une veuve : « Cette peine me fait du bien. Je ne veux pas la réduire, c’est ma manière à moi de me souvenir ». Montaigne, encore, qui fait part de la culpabilité qui peut envahir les vivants, à la mort de La Boétie : « les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de ma perte, il me semble que je lui dérobe sa part. ». Et Romain Gary, qui revient toujours « gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné » : « avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. »

Alors, où donc passe la frontière indécise entre le normal et le pathologique, entre un processus qui s’accomplit en six mois et un deuil figé dans un destin morbide, qui amène à consulter des patients jusqu’à trois ans après l’événement ? Entre une mort finalement assumée et une perte irrémédiable, à laquelle on ne se résout jamais, pour finir après tant de souffrance là d’où l’on a jamais voulu partir ? Une étude citée par l’auteur montre qu’on peut, à la lettre, mourir de chagrin, oubliant les siens dans une posture mimétique à celle du disparu. La mortalité des veufs et veuves est en effet presque doublée au cours des douze premiers mois suivant le décès du conjoint. Et lorsqu’on sait qu’il y a deux fois plus de veufs que de divorcés, on prend conscience qu’il s’agit là d’un véritable problème de santé publique, que le tabou de la mort, dans nos sociétés vouées au culte de l’éternelle jeunesse, maintient sous le boisseau. Faire son deuil proprement, c’est selon l’auteur s’engager dans un travail qui commence dès les premiers instants : l’exposition du corps, la mise en bière, le bruit de la visseuse, réaliser l’irréparable, en plusieurs temps.

Jacques Munier

Revue Histoire & Mesure Dossier le prix de la mort (ed. EHESS)

Une revue consacrée à cette branche de l’histoire qui utilise le chiffre, les données chiffrées et la statistique pour mesurer des phénomènes historiques de toute nature (du climat à l'histoire culturelle en passant par l'histoire sociale, économique, politique...).

Le prix de la mort, un des facteurs qui peut sans délai ajourner le temps du deuil. Il s’agit ici de prendre la mesure économique des différents actes liés à la mort, dans des sociétés où leur rôle est aussi de lester le décès d’un sens et d’une conformité sociale. Les études concernent des groupes sociaux qui appartiennent en majorité à l’élite, mais dans les milieux populaires et petits bourgeois on ne rechigne pas à la dépense, au contraire, on est souvent au-dessus de ses moyens

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