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Vulnérabilités au travail / Revue Le mouvement social

6 min
À retrouver dans l'émission

Claude Veil : Vulnérabilités au travail. Naissance et actualité de la psychopathologie du travail (Erès) / Revue Le mouvement social N°240 et 241 (La Découverte)

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Claude Veil : Vulnérabilités au travail. Naissance et actualité de la psychopathologie du travail (Erès)

Claude Veil a été l’un des fondateurs de la psychopathologie du travail dans les années 1945. Psychiatre et médecin du travail, il enseignera cette nouvelle discipline à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales tout en prenant une part active aux grands débats de l’époque sur l’institution psychiatrique. C’est ainsi qu’il définit lui-même la psychopathologie du travail : « la description et l’interprétation des modalités pathologiques sur le plan mental de l’adaptation de l’homme au travail. Elle concerne tant des personnes que des groupes. ». Dans sa présentation, Dominique Lhuilier, professeure de psychologie du travail au CNAM, qui l’a bien connu et qui a travaillé avec Claude Veil, cite un rapport de récent de l’OCDE qui révèle qu’ « environ 20% de la population d’âge actif dans la zone OCDE souffre de troubles mentaux », la plupart mineurs ou modérés, les cas graves étant relativement rares. Mais ce sont eux dont les dispositifs existants privilégient le traitement, laissant les problèmes d’adaptation ou de souffrance au travail dans l’angle mort alors qu’ils sont les plus fréquents et peuvent avoir des conséquences graves, comme on l’a vu avec les récentes vagues de suicides dans plusieurs grandes entreprises françaises.

Aujourd’hui, le champ couvert par la psychopathologie du travail est celui de ce qu’on appelle désormais « les risques psycho-sociaux » et la psychopathologie du travail s’est elle-même diversifiée. Dans la postérité de la pensée de Claude Veil on trouve par exemple la psychodynamique du travail pratiquée par Christophe Dejours ou l’ergonomie étudiée par Yves Clot, tous deux professeurs au CNAM et auteurs de nombreux livres. L’intérêt de publier aujourd’hui ce recueil d’articles de Claude Veil, c’est qu’il montre la naissance de ces problématiques dans un monde du travail qui était en gros celui des Trente Glorieuses, avec un environnement industriel plus prégnant et pourtant, ce sont les mêmes questions qui demeurent. Je cite : « la fatigue, en tant qu’expérience vécue d’une extrême banalité, mécanisme de défense et régulatrice de l’activité, le surmenage, l’épuisement qui survient lorsque cette marge est saturée le handicap qui réduit cette marge d’adaptation les séquelles psychologiques des accidents du travail la sinistrose, où la communication entre patient et médecin est fortement perturbée ». On pourrait ajouter les problèmes liés à la reprise du travail après une période de chômage, de maladie ou d’incarcération, la question de la sécurité ou de l’absentéisme et on aura fait le tour de l’ensemble des thèmes traités par les articles rassemblés dans ce livre.

Le travail est l’une des institutions majeures des sociétés humaines. Il permet à certains les plus belles sublimations et à tous, la réalisation de soi. Pourtant, comme l’affirme une handicapée citée par Claude Veil « on essaie de liquider les gens qui posent des problèmes plutôt que les problèmes que les gens posent ». Tout le travail de terrain et la recherche de Claude Veil s’inscrit en faux contre cette tendance managériale qui s’est accentuée depuis, et encore davantage dans le contexte de crise. La nature des problèmes est diverse, mais le plus banal, le plus répandu est celui de la fatigue. Quand le plaisir de travailler cède à la peine, le travail devient fatigue. L’auteur l’analyse comme un mécanisme de défense, à la fois un signal d’alarme et un frein, qui débouche le plus souvent sur un sentiment d’incapacité. A ce titre, elle peut être rapprochée de l’angoisse. Si rien n’est fait, elle va s’inscrire dans la durée et « dans le silence des organes ». Et par une sorte de mouvement naturel, tendre à proportion de son progrès à s’annuler elle-même en faisant baisser l’intensité du travail et le volume de la production.

« Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés qui n’ont pas de sens », disait Saint-Exupéry. Le travail répétitif, que Georges Friedmann appelait « le travail en miettes », induit une monotonie qui n’est pas sans conséquences sur le sentiment de fatigue. « Des dizaines, peut-être des centaines de millions de par le monde sont plus grands que leur tâche », ajoutait le sociologue, citant l’exemple de ceux dont l’horizon se borne au soixante-cinquième de la fabrication d’un gilet. Autrefois, observe Claude Veil, le monde ouvrier ne comptait que des compagnons et des manœuvres. Aujourd’hui c’est l’OS, le dénommé ouvrier spécialisé qui forme le gros des contingents de travailleurs. Astreint à des tâches parcellaires, il subit en outre « le poids d’un sévère isolement affectif au sein du milieu technique », sans avoir la moindre vision du produit fini auquel il apporte sa contribution. Le même phénomène affecte parfois les employés de bureau. Claude Veil se souvient des « doléances affligeantes » d’une jeune sténodactylo qualifiée, condamnée à écrire des milliers de fois au crayon la mention « lu et approuvé » et finissant par se « désorganiser », écrivait « lo et approvu ».

Une erreur bénigne, qui dans certains contextes peut se traduire par l’accident. A ce propos l’auteur évoque la question de l’attention, souvent en cause dans les accidents du travail. Il tente de définir le bon degré d’attention, entre l’excès de concentration, vite fatigant, et l’insuffisance de tension, propre à la routine, quelque chose qui ressemble à ce que les psychanalystes appellent « l’attention flottante ». Mais surtout il dénonce la configuration de certaines machines, construites sans égard à l’ouvrier qui est appelé à les utiliser. Sur certains manomètres, la pression maximale se lit en bas et certains leviers doivent être actionnés en sens inverse du sens logique. Les opérateurs s’adaptent mais que survienne un incident et le geste naturel en fera un accident. Conclusion : face à l’inadaptation de certaines normes et à l’étroitesse des marges de régulation, c’est souvent le travail lui-même et non pas seulement les gens qu’il faut soigner.

Jacques Munier

Revue Le mouvement social N°240 et 241 (La Découverte)

N°241 à paraître le 17 janvier (jeudi) : Travail et mondialisations, avec les propositions de Marcel Van der Linden, qui a coordonné le dossier, pour une histoire internationale du travail

N° 240 Défendre l’ennemi public, dossier coordonné par Liora Israël (EHESS) et Maria Malatesta (Université de Bologne) : nationalistes, terroristes, brigadistes en Europe et dans les pays en voie de décolonisation, de l’entre-deux-guerres aux années 70, les paradoxes de la défense, fonction nécessaire au procès et forme de justification, comment se combinent l’action judiciaire et l’engagement politique

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