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Yves Bonnefoy / Revue Conférence

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Yves Bonnefoy : Poésie et photographie (Galilée) / Revue Conférence N°38

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Daguerre et Nadar avec Baudelaire, Mallarmé, Maupassant … Yves Bonnefoy s’attache ici – je cite « à un des effets troublants de la première photographie, son introduction d’une pensée du non-être, si ce n’est pas du néant, dans l’univers des images ». Ce moment « historial » dirait Heidegger, qui n’est pas seulement une étape de la chronologie historique ou de l’histoire des techniques mais la prémisse d’un destin, le poète le définit dans la convergence de différents éléments : l’irruption du hasard dans le cadre contraint de la photographie, ce hasard qui « remonte du détail » et que, contrairement au peintre qui a tout prévu – même le passage d’un chat dans l’Annonciation de Lorenzo Lotto – le photographe ne peut contrôler, un drapé ou une posture qui donne paradoxalement son aspect « spectral » à l’impression de réalité produite par le cliché l’éclairage électrique dans la grande ville, qui loin de reléguer la nuit lui donne au contraire, par contraste, une présence et une noirceur accrue, nous « enveloppe de néant » alors que la lumière de l’éclairage au gaz « était trop faible pour effacer celle qui tombait des étoiles ou de la lune » et enfin l’intuition des poètes qui, comme Baudelaire – je cite « commençaient de dissiper les illusions à nouveau si fiévreusement religieuses qui avaient grevé la poésie romantique ». Dans la grande ville moderne, la dite « ville-lumière » où la nuit les terrasses des cafés projettent comme « des foyers d’incendie dans les feuillages », et qui sera bientôt magnifiquement photographiée, « fixée » par Marville ou Atget, « l’apparence s’est détachée de la vie, la figure s’est dissociée de son sens ».

Maupassant, dont la nouvelle intitulée La Nuit figure en annexe dans le livre et apparaît comme le programme ou la métaphore de cet exil du sens, a donné le ton du désenchantement. C’est là que se conjuguent dans leurs effets poésie et photographie. Leur langage commun, selon Yves Bonnefoy qui invente ici une nouvelle figure de rhétorique, c’est celui de l’insinuation . L’insinuation – dit-il – « est ce rien par quoi risquent de s’effondrer les croyances, les certitudes ». Des idées, des intuitions, des pressentiments qui sapent, comme dirait Nietzsche, l’édifice de nos grands systèmes de représentation. Si le projet historique du siècle des Lumières fut de déconstruire les mythes, effaçant ainsi le pouvoir de la religion d’exercer son contrôle sur tous les domaines, « même les plus nocturnes » de la réalité et de la vie, le vertige qui s’ensuivit – une responsabilité morale proprement humaine que plus rien de divin ne venait étayer – fut le legs assumé des artistes comme Goya, Sade ou Leopardi. On pourrait ajouter, au plan éthique, la raison pratique ou la métaphysique des mœurs de Kant, qui n’est pas poétique même si elle ne dédaigne pas les images, comme celle du « ciel étoilé au dessus de ma tête », en guise de métaphore de la « loi morale en moi ». Kant avec Sade, selon Lacan. Mais à l’époque suivante, le vertige vire dans les tons nocturnes de la poésie du désenchantement.

C’est ainsi que s’insinuent dans l’image les effets de la nuit, une « cristallisation » au sens que Stendhal donnait à l’amour mais qui désigne ici l’opération qui consiste à arrimer au néant les représentations de la vie, les images, la photographie naissante… Encore une fois, l’éclairage électrique participe au mouvement – je cite : « Luttant contre la nuit du dehors, il mène le même combat que les images-monde de son époque, il est, en quelque sorte, aux premières lignes dans ce refoulement jamais achevé du néant. »

Dans « l’éternel bal masqué de ce que je nomme image » ajoute Bonnefoy, « on est ici au début de cette levée des interdits visuels qui va caractériser le XXe siècle. Un désastre qui va faire corps, littéralement, avec la photographie de reportage, débordante de scènes que même l’art assyrien ou aztèque aurait censurées ».

Jacques Munier

Revue Conférence N°38

http://www.revue-conference.com/sommaire-de-la-revue-conference/

Une revue littéraire, où Yves Bonnefoy avait fait paraître sa traduction de « Dix-neuf sonnets de Pétrarque », mais qui publie aussi des essais, comme dans cette livraison les « Notes sur Venise » avec la présentation de Christophe Carraud, qui est le directeur de la publication. On y trouvera donc des écrivains vénitiens : Franco Mancuso, Hélène Ferruzzi, Maria Luisa Semi, Marina Zanaggo. Et à propos de lumière à Venise, voici ce que dit le poète Diego Valeri, l’auteur d’un Guide sentimental de Venise : « Venise n’est jamais arrêtée : car l’air et l’eau, unis en une seule lumière et en mille autres, ne cessent jamais de la créer et de la recréer »

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