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Zomia ou l’art de ne pas être gouverné / Revue Socio

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James C. Scott : Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (Seuil) / Revue Socio, n°1 Dossier Penser global (Éditions de la Maison des sciences de l'homme)

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Le sous-titre de l’édition américaine du livre est explicite : Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est . Professeur de sciences politiques et d’anthropologie à l’université de Yale, James Scott a fait porter ses recherches sur les résistances à l’autorité, et davantage qu’aux grandes révoltes, il s’intéresse aux stratégies de contournement des « dominés » face aux contraintes qu’on leur impose. Dans La Domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, un livre publié en 2008 chez Amsterdam, il a donné une dimension plus théorique à ses analyses, en proposant notamment le concept de « texte caché », qui rassemble les critiques et les sentiments inavoués des dominés, et qui s’oppose en sourdine au « texte public » des dominants. Ses travaux se situent aux antipodes des conceptions développées par Bourdieu sur l’intériorisation de la domination et le caractère non conscient de ce processus. Dans Zomia , il étudie même comme une forme de résistance l’abandon de l’écriture par certains peuples ayant échappé au contrôle de l’Etat, car le texte, « gravé dans la pierre » et faisant autorité, suscite immanquablement sa corrélative orthodoxie et, comme disait Pierre Clastres : « la loi est en même temps écriture et connaître l’une, c’est ne plus pouvoir méconnaître l’autre ». « A bien des égards, affirme Scott, une tradition orale est intrinsèquement plus démocratique qu’une tradition écrite », ne serait-ce que parce que « la capacité de lire et d’écrire est généralement moins bien partagée que celle de raconter des histoires » et parce que l’oralité produit presque naturellement de la délibération. Dans cette perspective, il examine l’oubli, revendiqué par certains peuples, comme une pratique tout aussi active que la commémoration et il évoque, chez les Tziganes par exemple, l’avantage de ne pas avoir d’histoire, qui « optimise leur capacité d’adaptation ».

J’ai cité Pierre Clastres, l’auteur de La Société contre l’Etat , dont se réclame James Scott, lequel se reconnaît également dans l’analyse des relations entre Arabes et Berbères par Ernst Gellner, qui lui a « permis de saisir – dit-il – que c’est précisément là où la souveraineté et les impôts s’arrêtent que commencent l’ « ethnicité » et les « tribus », et que barbare était un synonyme employé par les Etats pour décrire tout peuple non assujetti et se gouvernant lui-même ». C’est au néerlandais Willem van Schendel, spécialiste d’histoire moderne de l’Asie qu’il emprunte le terme de Zomia, pour désigner cette vaste région montagneuse qui s’étend des hautes vallées du Vietnam au nord-est de l’Inde et traverse cinq pays du Sud-Est asiatique : le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et la Birmanie, ainsi que quatre provinces chinoises, et qui abrite près de 100 millions de personnes « appartenant à des minorités d’une variété ethnique et linguistique tout à fait sidérante ». C’est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des Etats-nations, alors que comme le relève l’auteur, « il n’y a pas si longtemps, de tels peuples se gouvernant eux-mêmes représentaient la majorité de l’humanité ». Mais ce sont les Etats ou les Empires, même fragiles ou minuscules au départ, qui font l’histoire, au sens également où ce sont eux qui laissent le plus de traces matérielles, monuments ou archives, ce qui fait dire à James Scott que « plus vous laissez de restes, plus grande est votre place dans l’histoire ». C’est pourquoi selon lui une histoire des populations reste à faire.

Zomia signifie « gens de la montagne », c’est un terme commun à plusieurs langues tibéto-birmanes parlées dans la zone frontalière entre l’Inde, le Bangladesh et la Birmanie. Zo est un préfixe relationnel qui signifie « retiré » et Mi signifie « peuple ». Fernand Braudel, qui a montré que les sociétés méditerranéennes constituaient une région unique grâce à leurs relations culturelles et commerciales anciennes, qui avaient façonné paysages et modes de vie, avait fait de l’élément marin le vecteur de cette intégration. Contrairement à l’eau, les montagnes séparent. Et pourtant Braudel reconnaissait leur fonction assimilatrice lorsqu’il citait le baron de Tott qui affirmait que « les lieux les plus escarpés ont toujours été l’asile de la liberté ». Et les colonisateurs se sont heurtés aux mêmes problèmes que les Etats qu’ils avaient remplacés, comme en témoigne cette doléance exprimée en 1845 par un officier français en Algérie à propos des Kabyles : « En pratique, l’essentiel est de regrouper ce peuple qui est tout à la fois partout et nulle part ». Et James Scott rappelle les difficultés de l’invasion du Tibet par l’armée chinoise en 1951 : les délégués tibétains et les représentants du parti qui signèrent l’accord à Pékin durent emprunter la route « la plus rapide » pour revenir à Lhassa, c’est-à-dire se rendre à Calcutta par la mer et traverser l’Etat du Sikkim en train et à cheval, un trajet qui à lui seul dura seize jours, sans compter la partie maritime. L’avant garde de l’armée chinoise stationnée à Lhassa se trouvant à court de vivres, on envoya 3000 tonnes de riz par la même route et aussi, au nord, par la Mongolie intérieure, ce qui aura requis la mobilisation de 26000 chameaux dont plus de la moitié se blessèrent ou périrent durant le périple.

En insistant sur les mouvements incessants de va-et-vient entre les montagnes et les vallées ou les plaines, l’afflux de ceux qui fuient les impôts, le travail servile ou la conscription et viennent parfois en masse augmenter la diversité ethnique de la Zomia, et dans l’autre sens, vers les vallées, la densité des échanges économiques, James Scott montre qu’il est impossible de faire l’histoire des états sans prendre en compte le rôle de leurs marges. Le commerce, en particulier, illustre parfaitement ce mouvement de va-et-vient, ce que l’auteur appelle aussi la fonction de « friction » des montagnes. Toute sorte de produits rares et à forte valeur ajoutée en provenaient. Un seul exemple : lors du long « boom poivrier » entre 1450 et 1650, lorsque le poivre avait plus de valeur que n’importe quel autre produit à l’exception de l’or et de l’argent, le transport d’une seule charge d’homme jusqu’à un marché côtier pouvait faire sa fortune.

Jacques Munier

« Les impôts ont dévoré les vallées, les honneurs ont dévoré les collines » Proverbe afghan P. 109

Socio, n°1

Penser global – sommaire de mars 2013

Socio est une nouvelle revue des Éditions de la Maison des sciences de l'homme. « Elle s’inscrit dans une logique d’internationalisation des sciences humaines et sociales, pour que soient le plus possible articulés différents niveaux d’analyse, du mondial au local en passant par le régional et le national. »

Édito Michel Wievorka

Manifeste pour les sciences sociales Craig Calhoun et Michel Wievorka

Le dossier : Penser global

Pour en finir avec l’injustice épistémique du colonialisme Rajeev Bhargava, professeur de Théorie politique à l’université Nehru, à Delhi

Le Tournant contemporain de l’anthropologie Comprendre, encore, le monde qui nous entoure Michel Agier

Quelle sociologie du politique ? A l’école de Weber et Foucault en Afrique Jean-Pierre Warnier

Connaissances générales et universalité du travail sociologique Howard Becker

Varia

Sur la Justice globale – Leçons de Platon, Rawls et Ishiguro Nancy Fraser

Normativité sociale et normativité épistémique La recherche en milieu autochtone au Canada et dans le monde anglo-saxon Thibaut Martin

L’entretien : La sociologie et le monde

Entretien avec Immanuel Wallerstein

Wallertein et le système-monde Stéphane Dufoix

L’état de la question

Penser le changement au-delà des acteurs et des institutions La Cultural Sociology aux États-Unis (1990-2012) Isabelle Berrebi-Hoffmann

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