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Patrick Modiano en entretien pour France Culture avec Christophe Ono-dit-Biot, le 10 octobre 2014

Patrick Modiano: "On est soulagé presque de comprendre ce qu'on écrit"

54 min

Patrick Modiano se livre dans un entretien enregistré chez lui à Paris le 10 octobre 2014 au lendemain de l'annonce de son Prix Nobel de littérature. Il livre ses premières impressions .

Patrick Modiano en entretien pour France Culture avec Christophe Ono-dit-Biot, le 10 octobre 2014
Patrick Modiano en entretien pour France Culture avec Christophe Ono-dit-Biot, le 10 octobre 2014 Crédits : Olivier Poivre d'Arvor - Radio France

Au micro de Christophe Ono-dit-Biot, Patrick Modiano s'exprime après l'annonce de son Prix Nobel. Il explique que son bureau chez lui n'est pas "une sorte de cellule", il peut travailler un peu n'importe où.

Je ne m'attendais pas du tout à avoir ce Prix Nobel, quand je l'ai appris j'ai eu une sensation de dédoublement comme si c'était quelqu'un d'autre qui l'avait et donc c'était une sensation assez bizarre.

Patrick Modiano en entretien pour France Culture avec Christophe Ono-dit-Biot, le 10 octobre 2014
Patrick Modiano en entretien pour France Culture avec Christophe Ono-dit-Biot, le 10 octobre 2014 Crédits : Olivier Poivre d'Arvor - Radio France

On a une vision tellement confuse de ce qu'on écrit, on ne peut jamais être le lecteur de ses livres. On les voit de trop près, on les voit pour les corriger...

Il réagit à la formulation de l'Académie du Nobel qui a voulu récompenser son "art de la mémoire".

La mémoire... mais sur fond d'oubli parce que j'ai toujours pensé que la toile de fond quand même c'était une nappe d'oubli et que la mémoire réussissait à percer cette nappe par petites trouées mais quand même le principal champ c'était l'oubli plutôt que la mémoire. Oui, c'est la mémoire mais une mémoire qui est beaucoup plus petite finalement que cette masse d'oubli qui est comme une couche sur tout ce que vous avez vécu et dont il ne vous reste que des bribes.

Revenant sur ses anciens livres, Patrick Modiano les trouve "très tendus", il y voit "une contraction", "des crampes".

Quand on est très jeune, le fait d'écrire est une activité qui est en contradiction avec la jeunesse, parce que c'est une activité très lente où il faut être solitaire, se concentrer et ça met du temps. Quand on exerce ça très jeune, il y a une sorte d’antinomie. La seule chose c'est le génie poétique à la Rimbaud qui peut être très précoce mais le fait d'écrire des livres comme ça, de Proust... tout ça... c'est pas pareil que l'éblouissement poétique d'un adolescent.

Sur sa propre écriture, il développe cette impression qu'il a reprise lui-même dans son allocution de "toujours faire le même livre". Le dire ainsi, "c'est un peu simplificateur".

On vit une époque particulière tellement rapide que je pense que c’est très difficile pour un écrivain d'écrire une oeuvre très architecturée comme une cathédrale. Moi, j'avais l'impression de poursuivre toujours le même livre mais d'une manière discontinue comme on peut le faire à une époque où tout est trop rapide, on ne peut pas se concentrer autant que ceux qui vivaient un temps interminable au 19ème siècle. Donc c'est toujours le même livre mais d'une manière un peu intermittente où il y a des choses qui reviennent dont je ne me rends même pas compte, ça donne une impression de puzzle où il manque des pièces mais c'est toujours un peu le même puzzle, en fait.

Il conclut sur son rapport à l'écriture. Il dit avoir "une sensation un peu désagréable d'insatisfaction" devant son travail qui n'est "pas tout à fait abouti".

C'est un peu des phrases qui se succèdent comme ça, où il y a des temps morts, presque imperceptibles, donc le lecteur est obligé de reconstituer lui-même. C'est peut-être ça le "presque rien". [...] C'est comme un peu l'acupuncture, c'est-à-dire vous piquez un endroit très précis et ça se propage simplement un tout petit peu... c'est ça que j'essaye de faire mais c'est assez compliqué, c'est avec des suppressions, des manques qu'il faut traduire cette espèce de truc qui se propage. Evidemment si c'est un style trop riche, que j'admire aussi, le lecteur est perdu un peu, il y a une sorte de côté un peu dictatorial de l'écrivain qui force un peu le lecteur au lieu de l'entraîner plutôt, en lui laissant un peu d'air....

Intervenants
  • écrivain, prix Nobel de littérature en 2014, auteur de « Souvenirs dormants » et de « Nos débuts dans la vie », ed. Gallimard.

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