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La Corne de l'Afrique, laboratoire infernal

3 min
À retrouver dans l'émission

Bonjour, des idées de lecture sur le Net.

Cet après-midi, à la place de notre camarade Brice Couturier, votre serviteur, sur le thème des États faillis, des États sans État justement. Ainsi, particulièrement de la Somalie , qui fait l’objet d’une étude intéressante sur le site de Crisisgroup , dans l’ « Africa Briefing », n° 99, paru le 26 juin dernier.

(http://www.crisisgroup.org/en/regions/africa/horn-of-africa/somalia/b099-somalia-al-shabaab-it-will-be-a-long-war.aspx.)

Le titre est clair, net et précis : « Les Shebabs : ce sera une longue guerre ». On sait que la Corne de l’Afrique, particulièrement traversée par des conflits depuis des décennies et des décennies, est une sorte de laboratoire plutôt infernal, pour trois raisons riches d’enseignement.

Première raison, la Corne est le théâtre de rivalités anciennes, profondes et interactives . La dimension clanique (spécialement en Somalie) se mêle à la dimension communautaire et à la dimension religieuse. Les Shebabs sont de redoutables islamistes guerriers, qui connaissent un succès « sociétal » lié à leur enracinement dans la population, l’étude le montre très bien.

La dimension historique est également essentielle. Ainsi, dans la Corne, avait-on vu surgir en 1993 un nouvel État indépendant, l’Érythrée , province éthiopienne littorale jusque-là. Il s’agissait de l’apurement d’un contentieux juridique international remontant aux années 50. Aussitôt, d’ailleurs le jeune État s’en prit à presque tous ses voisins. Au point qu’il entra dans une guerre véritablement internationale avec l’Éthiopie au début des années 2000. Et si l’on voulait insister sur cet aspect historique, on pourrait aussi rappeler la façon dont les Soviétiques et les Américains avaient instrumentalisé cette région, pratiquant même des renversements d’alliance spectaculaires dans les années 70.

Une deuxième raison de ces violences, c’est bien sûr le caractère très particulier de la Somalie. Indépendante en 1960, la Somalie est l’un des très rares pays mono-ethniques du continent. En plus, on trouve des Somalis à la périphérie : Djibouti, frontalier, s’appelait autrefois, justement, Côte française des Somalis. Mais il faut préciser tout de suite que la Somalie n’est autre que la réunion de deux colonies : la Somalia italienne et le Somaliland britannique. Dès le début de la guerre civile, en 1990-1991, on a vu ces deux régions d’un même pays se déboîter, revenant avec violence à leur singularité. On peut même assurer qu’il y a aujourd’hui trois Somalie , avec une région intermédiaire, le Puntland, les trois entités s’auto-administrant.

Quand on pense que l’étoile du drapeau somalien comportait cinq pointes : l’ex-Somalie italienne, l’ex-Somalie britannique, Djibouti, l’Ogaden éthiopien et le nord du Kenya, ces trois dernières étant autant de revendications frontalières explicites ! Comme ivre de ces revendications, la Somalie s’est en fait en fait autodétruite, comme « yougoslavisée ». Nous sommes là devant un phénomène patent de balkanisation.

Laboratoire infernal, la Corne de l’Afrique l’est aussi pour une troisième raison : les voisins et les puissances étrangères s’en sont vite mêlés, d’autant plus avec la menace terroriste et l’essor de la piraterie maritime . Ces acteurs extérieurs ont joué avec le feu, voulant à chaque fois l’éteindre. Or, comme le rappelle l’étude, la solution ne peut être militaire. Même l’ONU était intervenue à plusieurs reprises, y compris avec une action d’ingérence occidentale (1992), hautement médiatisée. Personne finalement n’a eu raison des Shebabs, installés dans la violence islamiste, dans les esprits, dans la durée.

En un mot, ce laboratoire spécifique est certainement instructif pour d’autres régions qui ne demandent qu’à se balkaniser. Entre autres, l’Afrique centrale.

Bonne fin de semaine sur France-Culture et au vendredi 5 septembre, avec le bon Brice Couturier, pour d’autres « Hebdos des idées ».

Thierry Garcin

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