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Que reste-t-il du libre arbitre ?

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Bonjour. Quelques idées de lecture sur le net hors Hexagone.
Quelle dose d’illusion est la nôtre, quand nous nous vantons d’exercer notre libre-arbitre ? Depuis Démocrite et Lucrèce, des philosophes nous mettent en garde contre la tendance à nous illusionner sur notre capacité à agir dans une absolue liberté. Si la nature obéit à des lois strictes, nous n’y échappons pas complètement nous-mêmes. Comment pourrions-nous à la fois être empêtrés dans des liens de causalité multiples et cependant libres de nos choix ? Et si nous ne sommes pas libres, que pèse l’idée de responsabilité personnelle ?

Le philosophe Alfred Mele, professeur à l’Université de Floride, tente de répondre à ces objections dans un livre intitulé Free : Why Science Disproved Free Will ? Oui, pourquoi la science tient-elle à réfuter la libre volonté du sujet ? Alfred Mele retrace trois étapes : dans les années 80, le neurobiologiste Benjamin Libet montre que notre cerveau prend des décisions avant que nous en ayons conscience. En 2002, le psychosociologue Daniel Wegner réfute le libre arbitre en démontrant combien les gens se trompent lorsqu’ils jugent le rôle qu’ils ont joué dans leurs propres actions. Et puis il y a les expériences fameuses de Milgram et Zimbardo, montrant jusqu’où peut aller la cruauté lorsqu’elle obéit à des ordres émanant d’une autorité. Mele les réfute toutes au motif que ces expériences étaient manipulatoires, ou que les choix proposés étaient sans enjeu véritable et donc dépourvus de validité. Pour lui, la libre volonté et le déterminisme sont donc compatibles. Daniel Dennett consacre à son livre un article malicieux dans la revue Prospect. Un spécialiste du sujet signe un livre passionnant, traduit en français chez Odile Jacob.

Dans Le libre arbitre et la science du cerveau, Michael Gazzaniga montre tout ce que les neurosciences peuvent apporter à une redéfinition philosophique de la question de la liberté.

Il y a 20 ans, le regretté Isaiah Berlin, décédé peu après, prononçait, à l’Université de Toronto, un discours adressé aux contemporains du XXI° siècle. La New York Review of Books la publie in extenso. Les crimes de masse du XX° siècle, disaient Berlin, n’ont pas été causés par des sentiments – la peur, l’avidité, les haines tribales, mais par des idées. Leurs auteurs pensaient qu’il existe une solution à tous les problèmes et qu’il est réaliste de concevoir une cité idéale. Lorsqu’on est possédé par une telle illusion, disait-il, tous les moyens paraissent bons pour la faire advenir. Et ceux qui s’y opposent doivent être balayés.

Les valeurs centrales pour lesquelles vivent les sociétés sont, dans une certaine mesure, universelles : la liberté, la sécurité, l’égalité, la justice. Mais la liberté intégrale n’est pas compatible avec la sécurité, ni avec l’égalité. Non plus que la justice avec la pitié. C’est pourquoi chaque société se livre à de subtils dosages entre ces valeurs , qui lui sont propres. On ne saurait tout avoir à la fois. Et ceux qui n’en poursuivent qu’une seule, au détriment des autres, produisent des catastrophes historiques. « Je suis heureux d’avoir vécu jusqu’à une époque où la rationalité et la tolérance ont cessé d’être l’objet de mépris », concluait l’historien des idées en 1994.

Bonnes lectures et au plaisir de vous retrouver dès demain aux Matins.

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