LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Un homme tient une affiche sur laquelle on peut lire "Liberté chérie, je dessine ton nom" en hommage à Samuel Paty, professeur d'histoire, lors d'un rassemblement à Marseille le 18 octobre 2020

Qu’est ce qui a été visé en Samuel Paty ?

2 min

A peu près tout ce que nous aimons, le savoir, le partage, la tolérance, mais aussi, le rire, le rire qui récapitule probablement ce qui précède, le savoir, le partage et la tolérance.

Un homme tient une affiche sur laquelle on peut lire "Liberté chérie, je dessine ton nom" en hommage à Samuel Paty, professeur d'histoire, lors d'un rassemblement à Marseille le 18 octobre 2020
Un homme tient une affiche sur laquelle on peut lire "Liberté chérie, je dessine ton nom" en hommage à Samuel Paty, professeur d'histoire, lors d'un rassemblement à Marseille le 18 octobre 2020 Crédits : Christophe SIMON - AFP

Cet assassinat, cet attentat islamiste de plus, nous laisse inconsolable parce qu’il touche le monde des enfants, de nos enfants, parce que personne ne peut se résoudre à voir ses enfants grandir dans ce monde-là. Le terroriste qui a frappé au nom de l’islam ne s’est pas seulement attaqué à un enseignant professant le dialogue et l’ouverture, la laïcité et la coexistence, il s’en est pris à quelqu’un qui enseignait le rire. 

Ce qu’il y a de plus singulier dans ces assassinats, tellement nombreux hélas, depuis le premier attentat contre Charlie Hebdo, c’est que ces terroristes visent le rire. Ces fanatiques ne s’en sont pas pris à des prêcheurs d’intolérance, à des promoteurs de la haine, non ils s’en sont pris à des dessinateurs de crobar, ou à ceux qui montraient ces petits crobars. Pourquoi cette obsession ? Pourquoi cette réaction inouïe face à des dessins humoristiques ? Ce qui est visé ce n’est pas « un » humour, pas un humour jugé comme mauvais, le mauvais humour suscite juste un haussement d’épaules, et non un geste violent… 

En réalité, cela fait des siècles que les fanatiques haïssent « l’humour ». Cette haine est d’ailleurs au cœur de l’un des plus grands romans historiques du XXe siècle, "Le nom de la rose", d’Umberto Eco. Souvenez-vous, dans le « nom de la rose », le personnage central Guillaume De Baskerville est un jeune franciscain amoureux du rire, il affronte le vieux moine aveugle, contempteur du rire, Jorge de Burgos. D’ailleurs il est largement question, dans le nom de la rose, non pas des caricatures de Mahomet, mais d’un de leurs équivalents pour l’église du Moyen Âge, le texte parodique et truculent des « Cena Cypriani », rédigé au IX e siècle, ou il est notamment question d’un banquet ou Jésus mange un âne à belles dents… 

Or l’église condamne le rire ; il n’y a pas de passage présentant Jésus riant, et la règle monastique de Saint Benoit interdit « le rire prolongé ou aux éclats ». Pourquoi cette haine du rire ? Parce que le rire est la libre interprétation – il doit permettre une lecture au premier, deuxième ou troisième degré ? On peut rire ou ne pas rire, le rire est de la liberté, et souvent on n’y peut rien : il n’y a rien de pire que de se forcer à rire. D’où ce que Guillaume de Baskerville répond au moine Jorge de Burgos dans la scène finale : « le diable est la foi sans sourire (…). Je te hais Jorge, et si je pouvais je te mènerai en bas sur le plateau, nu avec des plumes de volatile enfilées dans le trou du cul, et la face peinte comme un jongleur et un bouffon, pour que tout le monastère rie de toi, et n’ait plus peur ». Guillaume avait raison, rire des fanatiques est la meilleure manière de les montrer pour ce qu’ils sont, des bouffons.

Pour en apprendre davantage au sujet du rire et de la religion, dans le Nom de la Rose, voici l’article de Michel Perrin qui y est consacré. 

A propos de « l’humeur du jour » du 19/10, après l’assassinat de Samuel Paty.

L’une de mes "humeurs du jour" consacrée à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine - l’assassinat de Samuel Paty, par un terroriste islamiste - , m’a valu des critiques venues notamment de l’Abbé Grosjean et de ses followers. En substance, ce qui m’est reproché c’est d’évoquer l’église au lendemain de cet attentat islamiste, ce qui serait un signe d’une propension couarde à incriminer la croix plutôt que le croissant. C’est plus précisément une phrase de mon propos, phrase extraite de son contexte – "l’église condamne le rire" – qui est largement commentée par ces auditeurs qui m’écrivent. Tout cela mérite quelques explications.

Depuis 2009, j’écris un billet quotidien pour la radio, je dois en avoir rédigé plus de 250 sur les attentats terroristes – des attentats terroristes islamistes, évidemment, je n’en vois pas d’autres. Pour faire mon métier correctement et ne pas me répéter, je me dois de trouver des angles différents à chaque fois sans trahir les faits ni mes convictions de journaliste. A l’origine de l’assassinat de Samuel Paty, on trouve des caricatures, autrement dit des dessins destinés à faire rire. Vous je ne sais pas, mais moi cela me sidère. Si la violence allait contre les violents, je le condamnerai, bien sûr mais je verrai au moins une forme de logique. Là, on s’en prend à des dessinateurs de "crobards" comme je le dis avec affection dans mon "humeur", puisque je collabore aussi par ailleurs à l’hebdo où ont été publié ces dessins. J’ai donc décidé de creuser ce qui m’apparait comme une énigme – pourquoi est-ce une fois de plus le rire qui est visé ? J’aurais pu choisir évidemment un autre angle, mais celui-ci me paraissait original et ce d’autant plus que j’avoue qu’une certaine forme de désespoir me gagne face à l’actualité glaçante qui me conduit à avoir consacré tant de chroniques et d’émissions au terrorisme.

Je n’ai jamais hésité à nommer les choses – dans ce billet, je dis dès la première ligne qu’il s’agit d’un attentat islamiste. Mais effectivement, pour évoquer le refus du rire par les fanatiques j’ai convoqué l’univers du Nom de la rose, d’Umberto Eco. Je travaille sur France Culture, une chaîne ou l’on peut citer un roman pour éclairer un pan du réel. Comme il s’agit d’un billet d’humeur, je dois faire elliptique – sinon, il ne s’agit plus d’un billet mais d’une enclume. Dans l’univers d’Eco, l’église mainstream de l’époque est incarnée par Jorge de Burgos, personnage du religieux fanatique. Cet homme condamne le rire et c’est pourquoi je dis dans ce papier que "l’église condamne le rire ". Un texte de deux feuillets n’a pas la prétention d’être une thèse sur le rire ecclésiastique… si j’écris, par exemple que la "monarchie était obnubilée par les serrures", c’est une clause de style réservée à Louis XVI, mais évidemment inadaptée à Saint Louis. Le caractère propre d’un billet d’humeur, la convention de lecture, ou d’écoute, qui me lie à mes auditeurs m’autorise ce genre de raccourcis plutôt que de dire "dans le roman d’Umberto Eco, le personnage de Jorge de Burgos condamne fermement le rire".

Alors pourquoi être allé chercher Eco pour analyser cet attentat ? J’avais d’autres idées pour illustrer la condamnation du rire chez les fanatiques. C’est par exemple un thème que l’on trouve chez Milan Kundera, dans La Plaisanterie, bien sûr, mais aussi Les Testaments trahis. Si j’avais cité Kundera, expliquant que le Parti condamnait le rire, j’aurais peut-être reçu des critiques venus de camarades communistes m’expliquant que Pif Gadget livrait chaque semaine son lot de blagues. Mais voilà Eco comme Kundera nous fournissent des paraboles…

Pourquoi Le Nom de la rose est-il éclairant ? Parce qu’il présente non seulement le portrait d’un fanatique, Jorge de Burgos, mais aussi un beau personnage de théologien rationaliste, Guillaume de Baskerville. Les controverses théologiques de la chrétienté médiévale m’ont toujours fasciné – j’ai consacré une partie de ma thèse au Concile de Latran IV. Il y a un parallèle évident entre ces controverses et le littéralisme dont font preuve les fanatiques musulmans aujourd’hui : l’un éclaire l’autre, c’est le rôle des paraboles, et c’est la mission de France Culture d’en proposer. J’aime Guillaume de Baskerville, il me rassure dans la nuit que nous traversons, le convoquer n’est en rien une manière de me tromper de cible. Et ce d’autant que dans son style truculent, rabelaisien, Guillaume évoque la partie de l’anatomie représentée dans l’une des caricatures montrée par Samuel Paty. Pour moi il s’agissait d’un clin d’œil d’un éducateur à un autre : tous les moyens sont bons pour apprendre, y compris les raccourcis paillards. Evidemment, l’Islam gagnerait à nourrir en son sein de nombreux Guillaume de Baskerville – même s’il a fallu quelques siècles à l’église pour aboutir à Vatican II…

En somme, appeler Guillaume à l’aide en ce lundi d’octobre si désespérant, ce n’est pas moquer l’église, c’est même tout le contraire. Souhaiter que l’Islam profite de l’énergie de nombreux Guillaume De Baskerville.

Guillaume Erner

NB : Pour information, c’est la 56e règle de Saint-Benoit qui régit le rire – "ne pas dire de paroles vaines ou qui ne portent qu’à rire[ Mt 12, 36 ], et ne pas aimer le rire trop fréquent ou trop bruyant[ Si 21, 20 ]".

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......