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Gravure de l'évêque Latimer présentant la Bible au roi Henry VIII

Une gifle et revoilà Kantorowicz

2 min

Il faudrait faire la liste des notions réflexes du journalisme, celles que l’on invoque immédiatement, sans réfléchir et surtout sans se donner la peine d’aller voir ce que la dite théorie signifiait à l’origine. 

Gravure de l'évêque Latimer présentant la Bible au roi Henry VIII
Gravure de l'évêque Latimer présentant la Bible au roi Henry VIII Crédits : duncan1890 - Getty

En l’occurrence dès qu’il s’agit du corps du président, que celui-ci se fasse opérer des amygdales, fasse un tour de scooter ou reçoive une gifle, il est question des « deux corps du roi ». Les deux corps du roi, c’est automatique, je l’ai entendu hier, assez rapidement sur France Info. 

Les deux corps du roi font partie des théories réflexes, entre le syndrome de Stockholm et la résilience, toujours invoqués, jamais interrogés. Pourtant la théorie des deux corps du roi est probablement l’une des construction intellectuelles parfaitement complexes, due à l’un des historiens les plus subtils du XXe siècle, Ernest Kantorowicz. 

S’il s’agit de dire qu’en giflant un président, on s’attaque à la fois à l’homme et à un symbole, celui de la République, je ne suis pas certain qu’il faille déranger Ernest Kantorowicz pour une remarque aussi évidente. Car ce dont parle l’historien, c’est tout autre chose, quelque chose d’assez mystérieux, et finalement d’assez anachronique, la nature géminée du pouvoir, sa double nature. 

En s’interrogeant sur l’interjection « le roi est mort, vive le roi », et en s’intéressant à la dynastie des Tudor, dans l’Angleterre du XVIe siècle, Kantorowicz tente de comprendre pourquoi ces glorieux ancêtres tiennent à prêter une nature double au roi. Et ce qu’il dit à ce sujet ne se limite au constat selon lequel lorsque le roi aurait une carie, la royauté n’aurait pas besoin d’aller chez le dentiste. 

Ce qu’il révèle à ce sujet c’est la lutte à mort que se livrent, au travers de l’institution royale, pouvoir temporel et pouvoir spirituel, ou, pour le dire autrement la monarchie et l’Église. Le XVIe siècle est à cet égard un siècle pivot, c’est le moment où le temporel essaye de dominer le spirituel, le corps du roi englobant le corps social, corps social dont l’Église n’est qu’une partie. 

Nous n’avons plus grand-chose de commun avec les représentations contemporaines des Tudor, et l’on voit mal en quoi le recours à cette notion, devenue lettre morte, puisse éclairer quoi que ce soit à ce qui s’est déroulé hier. Invoquer à tout propos les deux corps du roi, c’est infliger une gifle théorique au grand historien que fut Kantorowicz. 

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