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L'oeuvre Nickelodeon, 2008 d'Adrian Ghenie

Yannick Haenel écrit la peinture déchaînée d'Adrian Ghenie : "Même en 2020, la peinture parvient à toucher le nerf brûlé de nos sensations"

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L'écrivain français, quelque mois après avoir signé un livre consacré au Caravage, poursuit son étude de la "peinture violente" en penchant ses mots sur l'oeuvre du peintre roumain Adrian Ghenie.

L'oeuvre Nickelodeon, 2008 d'Adrian Ghenie
L'oeuvre Nickelodeon, 2008 d'Adrian Ghenie Crédits : RAY TANG / ANADOLU AGENCY / ANADOLU AGENCY - AFP

Ni histoire de l’art, ni critique, c’est à une enquête passionnée que se livre l’écrivain Yannick Haenel sur l’œuvre du peintre Adrian Ghenie. Quelques mois après avoir signé un livre sur le Caravage (La solitude Caravage, Fayard) ainsi que la préface des Conversations de Francis Bacon, le romancier, essayiste et co-fondateur de la revue Ligne de risque a cette fois réalisé un ouvrage sur un peintre contemporain, encore vivant et actif presque immédiatement après l’avoir découvert. Ainsi est paru le 11 mars 2020 Adrian Ghenie : Déchaîner la peinture chez Actes Sud. 

Dès que j’ai découvert Adrian Ghenie, ça a été une déflagration. Sa représentation d’Hitler, par exemple, m’a sidéré, suscitant en moi autant d’effroi que de stupeur comique. Je me suis mis à essayer d’interpréter, de mobiliser un langage et des nuances afin d’entendre cette peinture. Sans trop m’en rendre compte, j’étais en train d’écrire un livre. Yannick Haenel

Le déchaînement des visages du pouvoir

Adrian Ghenie est un peintre roumain de 42 ans qui réside aujourd’hui à Berlin. Son œuvre, caractériser par un « soulèvement des couleurs, véritable survoltage chromatique » comprend nombres de visages déformés, et parmi eux, notamment, des visages du pouvoir. Ghenie a grandi dans une Roumanie saturée de propagande, « une tyrannie du visage » à l’effigie du dictateur Nicolae Ceaușescu et cherche aujourd’hui à « attaquer plastiquement les sales gueules officielles du XXème siècle », comme Goering, Hitler, ou bien plus récemment, Donald Trump. Par ses portraits en proie à la déformation, dans la lignée de Francis Bacon, Ghenie médite sur  la manière dont l’être humain malmène sans relâche sa propre incarnation, et se trouve ainsi fasciné par la chirurgie esthétique et les mutations génétiques. « Ce sont des portraits « chirurgiqués, plastiqués », explosifs, qui nous renvoient, sous forme de miroir déformant, à l’impact que l’être humain a sur lui-même. »

Penser la peinture et l’art de l’impossible

Mobiliser en soi un lexique pour dire ce que l’on voit, tel est l’exercice ancestral de rhétorique auquel se livre Yannick Haenel entre l’écriture de deux romans. « Je reviens sans cesse à la peinture comme un réapprentissage du fait de voir. Je trouve que face à l’épaississement de la sensibilité qui s’organise toujours plus autour de nous, il faut sans cesse réapprendre à voir, et la peinture m’y invite. » Dans l’œuvre de Yannick Haenel, que ce soit ses textes sur la peinture ou ses romans si souvent primés, il s’agit toujours de trouver, en se confrontant au monde, son propre « feu intérieur ». Ce feu, cette part d’indemne qui subsiste malgré tout, malgré la dégénérescence du monde qui nous entoure, Haenel le ressent de manière érogène face à la peinture de Ghenie. « J’essaye de restituer ce feu par un langage vraiment littéraire. Ce sont des descriptions de tableaux que je fais pour trouver un équivalent. Impossible, certes, mais à l’impossible nous sommes tenus ! ». 

Francis Bacon dit que parler de peinture est impossible. C’est justement parce que c’est impossible que j’ai envie de le faire.  Yannick Haenel

Outre le feu intérieur, Ghenie et Haenel partagent également l’héritage conceptuel de Francis Bacon. « L’art de l’impossible, selon Bacon, c’est celui qui s’adresse directement à la sensation, au système nerveux. Nos vies sont organisées pour nous couper sans cesse de la sensation, pour nous « occuper ». Il y a une intoxication de la réalité qui nous détourne du feu, de la sauvagerie des sensations qui existent en nous. Mais, même en 2020, la peinture parvient à toucher ce nerf brûlé qu’est la sensation. » Pour Haenel, dont les écrits se font souvent témoins d’un monde qui plonge dangereusement, fatalement, dans la violence, la peinture semble être la part d’indemne qui reste, une lueur d’espoir. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles l’écrivain compte, après le Caravage et Ghenie, écrire un livre sur Francis Bacon, dans lequel il projette de raconter une soirée qu’il a passé seul au Centre Pompidou, lorsque le musée consacrait cet hiver une exposition au peintre britannique. Une manière pour Haenel de compléter et clore une trilogie consacrée à ce qu’il appelle la peinture violente.

La violence de l'œuvre d'Adrian Ghenie vient de sa puissance d’enregistrement impactuel. Ce qu'il peint, c’est un monde attaqué, un monde perturbé par la collision, par le retentissement, par le choc. Les corps reçoivent des coups, les visages sont des cibles, les groupes sont en joue. Il n'y a plus d'abri ni d'intimité. Vivre c’est être exposé à un sacrifice sans objet. C’est un constat malheureusement irréfutable, le fait d’être exposés à quelque chose qui nous dépasse. Cependant, contrairement à la vision très noire de Ghenie, je vois dans l’existence quelque chose de beaucoup plus érogène, de bien plus amoureux. Yannick Haenel

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