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Deux flamands roses en train de conclure

Des nouvelles de l’amour

47 min
À retrouver dans l'émission

La révolution sexuelle post MeToo a-t-elle eu lieu ? Y a-t-il un renouveau des représentations des rapports hommes / femmes ? Quels impacts sur la sexualité des français ?

Deux flamands roses en train de conclure
Deux flamands roses en train de conclure Crédits : Chad Lee - Getty

Une émission sur le sexe pendant les vacances de Noël ? C'est plutôt l'été d'habitude. Le fait est que ce n'est pas tout à fait faux. En tout cas, ça n'a pas toujours été. Longtemps le sexe fut relégué soit dans le numéro spécial des magazines, soit dans la presse féminine, mais les choses sont en train de changer. Ainsi, depuis 2015, le journal Le Monde publie une chronique hebdomadaire sur la sexualité tenue par la journaliste Maïa Mazaurette, autrice chroniqueuse sexe pour Le Monde, GQ, Le Temps, et Usbek & Rica. Autrice également de Sortir du trou, Lever la tête, un double essai chez Anne Carrière qui sort le 9 janvier ainsi que Le sexe selon Maïa, au-delà des idées reçues que La Martinière publiera le 9 janvier. Elle sera rejointe par Nathalie Bajos, sociologue et directrice de recherche à l’INSERM.

On vous présente comme étant une sexperte. Qu'est ce que c'est qu'une sexperte ? En quoi c'est différent d'un ou d'une sexologue, par exemple ? 

Maïa Mazaurette : "J'ai fait des études de journalisme, mais au début, quand j'ai commencé à parler de sexualité, quand on a commencé à m'appeler, sexperte parce que c'est un petit néologisme qui fonctionne bien, je me suis dit ce n'est pas possible, je ne peux pas être experte en ça. Et puis finalement, il y a peut être cinq ans, je me suis dit d'accord,  sexperte, c'est clair, tout le monde comprend ce que ça veut dire. Et puis, c'est vrai que maintenant, ça fait 15 ans que je parle de ça tous les jours, tous les jours, tous les jours et qu'on développe en effet une expertise."

C'est quoi le masculin ? 

EM : "Sexpert. On n'est pas très nombreux en fait. Il y a Damien Mascret qui, au Figaro, est le sexpert français, mais ensuite, on est plutôt des femmes et il y a une raison à ça en fait. On imagine que si un homme parle de sexe, alors forcément, c'est un pervers qui va faire ça parce qu'il y trouve un plaisir un peu voyeuriste, alors que si on est une femme et qu'on parle de sexe, on est quand même un ange."

Vous avez rencontré des hommes qui auraient pu être tentés par cette discipline et qui ne l'ont pas fait, par peur, justement, d'être mal jugé ?

EM : "Alors, la discipline existe seulement depuis 10 à 15 ans. Dans les écoles de journalisme, justement, il n'y a pas de cursus de sexologie. Et on voit bien qu'en fait, c'est aussi parce que le sujet est rentré de plus en plus dans l'actualité qu'on a eu besoin de spécialistes parce lorsqu'on parle de pornographie, de prostitution, du mouvement #meetoo... On a besoin de compétences, bien sûr, mais on a aussi besoin d'une mémoire. En sexualité, on est aussi abreuvé de chiffres. Et c'est vrai que si on ne connaît pas l'étude qui a été faite avant ou l'étude qui a été faite dans un autre pays, on a vite fait de raconter un petit peu des bêtises et de tomber justement dans ces articles des magazines féminins ou des magazines de l'été où le sexe est forcément léger. Est ce que c'est léger ? Je ne suis pas sûr parce que ça a attrait un peu à tout : l'économie, la politique, l'art. Et puis bien sûr tous les débats sociétaux qu'on a en ce moment."

Pour Ovidie, ancienne actrice de films X qui milite beaucoup aujourd'hui pour une pornographie beaucoup plus éthique,il y a plus de femmes parce que "le désir de faire ce qu'on veut de notre corps sans être jugé nous pousse à écrire et que ce désir là existe moins chez les hommes". Donc, il aurait peut être aussi un côté un peu militant ?

EM : "Oui, ou alors un côté un peu un peu cathartique. Quand on est une femme, qu'on veuille pratiquer la sexualité ou qu'on veuille même en parler, il y a quand même énormément de barrières à l'entrée. Moi, quand j'ai commencé, je me souviens, c'était en 2001, la moitié des commentaires que je recevais, c'était justement pour me culpabiliser, pour dire qu'en tant que femme, je n'avais pas le droit normalement de parler de sexe. Et quelque part, on n'est pas encore complètement sorti de cette période. Dans les commentaires du Monde, chaque semaine, je peux voir que se dessine une espèce de portrait en creux de qui a le droit de parler de sexe aujourd'hui dans la société et en tant que femme, forcément, je ne parlerais que pour les femmes ou alors que pour les hommes, en tant que jeune femme, je ne pourrais pas parler de la sexualité des vieux. Donc il y a une espèce de compartimentation, comme si n'y n'avait pas de savoir sexuel. Et comme si chacun parlait un peu de soi. Et une fois encore, c'est un héritage de la vieille presse en sexologie. C'est un peu Sex and the City, en fait. Sauf que moi, dans mes articles, je ne parle jamais de moi."

Sex and the City, est une série mettant en scène des femmes très libérées. Et il y a notamment un personnage central qui s'appelle Carrie Bradshaw, qui fait le même métier que vous. Je ne sais pas si ça a été une source d'inspiration pour vous ?

EM : "Cette série montre une image très glamour des sexpertes avec des talons aiguilles incroyables, des appartements de 200 mètres carrés dans le village, à New York. La réalité du terrain, c'est qu'on est payé comme des journalistes donc pas forcément une fortune. Mais par contre, effectivement, le boulot est vachement intéressant. Je sais qu'on parle souvent du sexe de manière assez négative. Comme si forcément, c'était que des choses comme la pornographie, la pédophilie et la prostitution, des choses très négatives. Mais ça reste encore aujourd'hui la modalité de l'expression de l'amour et du désir. Et moi, quand je me lève le matin, j'ai plutôt envie de penser que le sexe ce n'est pas que les scandales, c'est aussi des moments de plaisir. Des choses qui sont bonnes pour la santé, des choses qui sont bonnes pour le moral. Donc, voilà, être sexperte c'est comme être critique gastronomique".

Vous parliez de terrain. C'est quoi le terrain ? Quand on est une sexperte, comment documente t-on ses chroniques ?

EM _:"_Il y a plein de terrain. Par exemple j'ai des copines sexpertes qui vont beaucoup dans les soirées, qui vont voir ce que les gens font dans les milieux libertins ou BDSM (Bondage, Discipline, Sado-masochisme). Moi j'ai le nez dans les livres et notamment dans plein de publications qui existent partout dans le monde, dans les universités notamment, avec beaucoup de publications académiques. Et ça permet en fait, quand on est journaliste, de ne pas parler de la sexualité inspirationnelle, la sexualité des stars, la sexualité parfaite et de toujours avoir le nez collé au réel. Ces chiffres n'existaient pas il y a 50 ans, mais permettent maintenant de savoir de plus en plus, non pas seulement combien nous avons de partenaires, mais ce que font les gens précisément. Et plus ça va, plus les études sont détaillées et plus ça me permet de dresser un portrait de la société sexuelle française qui j'espère est aussi juste que possible."

Dans le recueil de vos chroniques, "Le sexe selon Maïa", vous fonctionnez par thématique et la première thématiques abordée, c'est le corps et les organes sexuels. Existe-t-il encore des choses à découvrir non pas sur l'existence de ces organes, mais sur leur fonctionnement ?

EM : "On a l'impression que notre corps, c'est quelque chose d'intangible qui est en adéquation avec un discours anatomique. Mais alors pas du tout. Par exemple, quand j'ai publié en 2009 "La revanche du clitoris", à ce moment là, on ne parlait pas beaucoup du clitoris. Mais ce n'est pas du tout fini. Si on part du principe que le clitoris est aussi important que le vagin, alors on a un sexe féminin qui est à la fois interne et externe. Et le chantier suivant, c'est le corps masculin. Concernant les hommes, on parle toujours du pénis. Mais le système génital, donc le sexe des hommes, c'est toute la tuyauterie interne, mais aussi les testicules et bien sûr la prostate. Quand on dit, "le sexe des hommes, il est actif, il va vers l'extérieur". Sauf quand on pénètre les hommes en fait. On se rend compte qu'on a hérité de deux structures qui nous viennent de l'Antiquité gréco-romaine, qui veulent qu'en anatomie du sexe tout soit intérieur pour les femmes, et tout à l'extérieur pour les hommes. Et il se trouve que ce n'est pas vrai. Une petite anecdote là dessus. En anatomie, la face dorsale du pénis est côté ventre, la face ventrale est côté dos. Pourquoi ? Parce que la position anatomique standard du pénis, c'est l'érection. Et que des scientifiques aient décidé que, par défaut, le corps d'un homme serait en érection, il s'agit bien d'idéologie et de politique.Et c'est intéressant à étudier."

Vous évoquez le cas des testicules dans vos chroniques. Qu'est ce qu'on apprend, par exemple, sur cette partie du corps masculin ? 

EM : "L’origine étymologique du mot testicules souligne cette idée qu’elles sont de simples "témoins", n’ayant pas part au spectacle: elles sont là pour regarder, c’est tout. Donc, en fait, les testicules pendant l'acte sexuel vérifient que le pénis fasse bien son boulot et ça leur donne finalement une espèce de position comme secondaire. L'homme serait réduit au pénis de manière très simpliste. C'est un peu dommage parce que la sexualité pourrait être tellement plus complète, tellement plus vaste. On pourrait avoir un répertoire sexuel incroyable. Quand on regarde si les hommes aiment qu'on touche cet endroit là ou pas, on en a plein qui disent, "non, il ne faut surtout pas toucher". Ou alors il y en a qui disent "si, si il faut toucher" et on peut rencontrer des hommes qui aiment, par exemple, qu'on sert très fort. Et je sais que quand je dis ça, c'est très contre intuitif. Mais quand on parle de sexualité, il y a en fait une espèce de mouvement de balancier. Les gens voudraient savoir quels sont les chiffres. Quelle est la norme ? Ce qu'il faut faire ? Comment est ce que je peux être comme le voisin? Et comme ça, je suis légitime. Et une fois que moi je leur ai donné ces chiffres, je remarque que souvent, il y a une contestation immédiate des chiffres en disant "oh, mais pas moi, mais pas du tout. Mon pénis ne fait pas cette longueur. Mon rapport sexuel dure plus longtemps que celui du voisin", comme s'il fallait à la fois comprendre la norme parce que ça nous rassure et s'en éloigner immédiatement parce qu'évidemment, on n'a pas envie de ces statistiques. On a envie d'être des individus parce qu'en sexualité se joue quelque part une vision que l'on a de nous mêmes qui serait la plus essentielle possible, qui serait la plus naturelle possible. Et évidemment, tout ça, c'est à déconstruire."

"En sexualité, il existe comme une espèce de prime à l'ignorance"

Vous ne donnez pas seulement des statistiques, vous expliquez aussi le fonctionnement de certains organes. Est ce que vous considérez que pour bien les faire fonctionner, il faut bien comprendre comment ils fonctionnent alors ?  

EM : "En général, on obtient de meilleurs résultats dans tous les domaines si on a plus de connaissances. En sexualité, ce qui est assez intéressant, c'est qu'on constate qu'il  y a une espèce de prime à l'ignorance. Il ne faudrait pas trop en savoir. Par exemple si on en savait trop, on serait en position de juger notre partenaire. Et j'ai l'impression, notamment pour les hommes et aussi pour les femmes, quand il y a plus de deux ou trois partenaires sexuels dans une vie, on se dit, "elle ou lui a trop couché, il en sait trop". Comme si la sexualité arrivait en quantité limitée et que si on en doute trop, si on en dépensait trop, à l'arrivée, il n'y avait plus rien à voir. Et on voit ça des fois chez certains couples qui se mettent ensemble et qui disent, "Ah ben non, on ne va pas tout de suite faire une fellation, une sodomie parce que dans ce cas là, qu'est ce qu'on fera dans deux ans? Qu'est ce qu'on fera dans cinq ans ?" C'est intéressant parce qu'évidemment, il y a un million de choses à inventer. On se rend compte, en fait, que notre culture occidentale a dessiné une espèce de territoire sexuel assez limité et où il y a finalement la sexualité légitime, évidemment la pénétration vaginale. Et tout le reste serait un peu bizarre, un peu dangereux. Mais c'est dommage de penser comme ça parce qu'il y a plein de trucs à faire."

"La grande tendance, c'est cette opposition entre des pratiques qui évoluent et des représentations qui évoluent beaucoup moins et qui continuent à contribuer à ce que les femmes se sentent en particulier dans des situations qu'on pourrait qualifier de 'tensions contradictoires'. Parce que les femmes ont une vie sexuelle de plus en plus diversifiée, mais les représentations ne suivent pas", Nathalie Bajos.

"Ce qui se joue dans la sphère de la sexualité, ce n'est pas du tout indépendant de ce qui se joue dans les hautes sphères sociales", Nathalie Bajos.

"Quand on dit qu'il y a plein de choses différentes qui se font aujourd'hui, la privatisation de la rencontre, les sex-toys et la technologie, le polyamour, les mouvements queer, la transidentité aussi.... On a l'impression d'une révolution sexuelle à laquelle la génération de mes parents est très attachée et à laquelle ma génération trouve pas mal de manquements et notamment, justement, l'absence de remise en cause de la binarité", Maïa Mazaurette.

"Il y a une espèce d'omerta qui persiste encore sur la grande diversité des pratiques sexuelles, qu'on retrouve beaucoup plus auprès des personnes qui ont une sexualité non exclusivement hétérosexuelle, et qui a besoin aussi d'émerger, d'avoir une visibilité sociale et politique", Nathalie Bajos.

"Il faut aussi penser que l'on n'est pas obligé d'avoir des pratiques sexuelles. C'est très important de faire découvrir toutes les zones blanches et d'en parler, comme le fait régulièrement Maïa Mazurette. Mais le fait de ne pas avoir de sexualité, c'est aussi quelque chose qui est tout à fait normal", Nathalie Bajos.

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